Pourquoi Rabat et pas Casablanca ?

Pour contrebalancer cette évolution induite par les nouvelles technologies de communication, penser la ville dans une perspective de préservation et d’enrichissement des liens sociaux s’avère plus que jamais indispensable. Casablanca a un besoin vital de verdure. De verdure pour rester connecté non pas à  une toile virtuelle mais au monde dans ce qu’il a de plus concret. Au monde avec ses odeurs, ses couleurs et ses plus infimes vibrations, soit tout ce qui contribue à  régénérer et à  maintenir parmi le vivant.

Le pépiement des oiseaux, l’air chargé de senteurs printanières et ces petits sentiers verdoyants qui serpentent au milieu des arbres, quelle merveille que cette forêt du Hilton nichée en plein coeur de Rabat ! Les Rbatis sont bénis des dieux ! Le week-end ou même en semaine, ils ont la chance de pouvoir, à tout moment, décrocher du brouhaha de la ville pour se plonger en pleine nature. Rien que de laisser son regard se perdre dans toute cette verdure dépollue l’esprit et recharge les batteries. Grâce à la proximité de cette forêt, les enfants de Rabat bénéficient d’un lieu où se dépenser et s’adonner à des activités saines et bénéfiques au corps comme à l’esprit. Quel est celui des élus ou des responsables de la capitale qui a veillé à protéger des appétits spéculatifs ce patrimoine vert grâce auquel la ville jouit d’un fantastique poumon ? Qui qu’il soit, les Rbatis devraient lui ériger une statue et lui décerner la médaille de la ville !

On ne pourrait, malheureusement, en dire autant des responsables casablancais, élus ou autorités locales qui, au fil des années, ont accompagné le développement de la métropole économique. Bien que ses premiers architectes l’aient pourvue de magnifiques parcs (Ligue arabe, Hermitage, Murdoch, pour ne citer que les principaux), Casablanca étouffe aujourd’hui sous le béton. Rien, ou presque, n’a plus été fait pour y préserver des zones vertes, un manque qui s’est amplifié au fur et à mesure que la ville s’est étendue, le moindre mètre carré de terrain étant dévolu à la construction, particulièrement pour ce qui concerne les nouveaux quartiers périphériques.

Les conséquences, on en pâtit désormais au quotidien tant elles affectent la santé physique et psychique des Casablancais, les plus jeunes surtout, condamnés à respirer un air pollué et à traîner dans les rues faute de parcs et d’espaces de jeux. Comment s’étonner dès lors de l’agressivité ambiante, de l’incivisme récurrent et de l’augmentation exponentielle des maladies respiratoires ! Casablanca, si belle au départ, vire à la mégère colérique prompte à s’enflammer et à exprimer son mal-être par la violence. Les incidents de la semaine passée en ont livré un nouvel et brutal aperçu. Deux rames de tram saccagées, les vitres de sept bus et des dizaines de voitures brisées, une quinzaine de locaux dégradés, des portables et des sacs arrachés et plus de 200 interpellations, tel a été le bilan du vandalisme perpétré par la horde humaine qui a déferlé sur le centre-ville avant la rencontre Raja-ASFAR. On ne peut même pas parler de hooliganisme, celui-ci survenant habituellement à l’issue du match de foot et étant le fait de supporters ayant mal digéré la défaite de leur équipe. Dans ce cas précis, les incidents se sont déroulés avant la rencontre et dans un périmètre éloigné du stade de plusieurs kilomètres. Leurs auteurs ? Des jeunes casseurs habités par une haine sociale qui ne demande qu’à exploser. Quel rapport avec le manque de zones vertes vous demanderont, faussement candides, ceux qui ont laissé construire à tour de bras en l’absence de toute politique réfléchie de la ville ?

Eh bien, messieurs, enfermer des gens dans des espaces hideux sans possibilité aucune de s’aérer, cela donne cela, ces grenades dégoupillées dont la mèche s’enflamme au premier prétexte ! Entre ces espaces urbains déshumanisés et l’internet pour tout mode de communication, il y a tout lieu de s’inquiéter sérieusement de la jeunesse qu’on nous fabrique. Car, en plus de grandir dans des lieux sans âme, les enfants actuels sont appelés à faire partie de cette «génération X», connectée en permanence et dont le rapport à l’autre privilégie le mode virtuel. Pour contrebalancer cette évolution induite par les nouvelles technologies de communication, penser la ville dans une perspective de préservation et d’enrichissement des liens sociaux s’avère plus que jamais indispensable. Et cette ville-là a un besoin vital de verdure. De verdure pour rester connecté non pas à une toile virtuelle mais au monde dans ce qu’il a de plus concret. Au monde avec ses odeurs, ses couleurs et ses plus infimes vibrations, soit tout ce qui contribue à régénérer et à maintenir parmi le vivant.