Pourquoi la haine de l’autre ?

Si nous haïssons l’autre, pensons-nous, c’est en raison de facteurs clairs et évidents. Mais quand l’autre nous hait, cela devient incongru. Car nous sommes convaincus que nous sommes les seuls à qui du tort a été causé. Pourtant, si, en face, l’autre vous déteste avec autant de force, c’est qu’un sentiment similaire doit l’habiter.

Dans le livre d’entretiens L’Arabe et le Juif, récemment paru, Hamid Barrada, figure journalistique marocaine officiant en France, a entrepris un dialogue de 260 pages avec Guy Sitbon, journaliste aussi et ancien compagnon de route. Non pas un dialogue fraternel – comme auraient pu le laisser supposer des liens d’amitié vieux de plusieurs décennies – mais un «dialogue de guerre». Depuis la seconde Intifada, les appartenances communautaires ont effet rattrapé les anciens amis. Guy Sitbon, juif d’origine tunisienne, anciennement communiste, qui accompagna le mouvement national pour la libération de la Tunisie, fut pro-palestinien et se revendiquait «juif arabe», n’a, depuis l’apparition des kamikazes en Palestine, plus de mots assez forts pour vilipender les Arabes et l’arabisme. La radicalité de la volte-face de son ancien camarade lui étant insupportable, Hamid Barrada rompit les amarres jusqu’à ce que ce dernier lui proposa de mettre à plat leurs divergences idéologiques dans un livre publié en France aux Editions Plon (voir La Vie éco N° 4268 du 4 juin 2004).
L’objet ici n’est pas tant de revenir sur le contenu de celui-ci que de s’arrêter sur la conclusion de Hamid Barrada, à l’issue de cet éprouvant duel de mots : «Jamais, avoua-t-il, je n’aurai cru que nous (les Arabes) puissions faire l’objet de tant de haine et de ressentiment». L’on assiste en effet de la part de son contradicteur à un torrent de platitudes et d’amalgames racistes proprement scandaleux. Pourtant, si l’on s’amusait à opérer un jeu de miroirs, l’on trouverait, dans le camp arabe, côté opinion publique, courant avec la même force, un genre similaire «d’amabilités». Tout au long de l’entretien, Hamid Barrada tenta de ne pas céder à la provocation et de conserver son sang froid pour exposer avec rationalité sa pensée. Mais il sortit du débat abasourdi par la découverte de cette haine. Il ne lui avait jamais autant été donné de l’approcher, de s’y coltiner ainsi, malgré une histoire longue de militantisme politique. Or, à y réfléchir, ce n’est pas tant l’expression de cette haine primaire et passionnelle, expérimentée à forte dose sous nos propres cieux, qui devrait nous surprendre. Ce serait plutôt le fait même d’être surpris. «Comment peut-on tant nous haïr ?», se demande Hamid Barrada. Ou : comment ce monde arabe peut-il être à ce point objet de haine alors qu’il est la victime et que l’agresseur c’est l’autre ? Quand la haine s’exprime dans notre camp, elle apparaît logique et normale. Mais dès que l’autre se l’approprie, nous voilà désarçonnés. Au-delà de la thématique du livre, ce fait en lui-même est révélateur d’une attitude mentale qu’il est intéressant de soumettre à analyse. Si nous haïssons l’autre, pensons-nous, c’est en raison de facteurs clairs et évidents. Mais quand l’autre nous hait, tout de suite, cela devient incongru. Car nous sommes convaincus que nous sommes les seuls à qui du tort a été causé. Pourtant, si, en face, l’autre vous déteste avec autant de force, c’est que, quelque part, un sentiment similaire doit l’habiter. Logique, non ?
Retour à présent à nos deux ex-«camarades». Qu’apprend-on au fur et à mesure de l’entretien ? Que Guy Sitbon, qui n’en peut plus de vomir les Arabes et l’arabisme, se considère toujours comme faisant partie de ce monde arabe. Qu’au cours des trente premières années de sa vie, son désir était de se fondre en lui, au détriment d’une judaïté jugée trop étroite. Mais que ce monde arabe l’a rejeté en lui faisant à chaque fois sentir qu’il y était l’étranger. Parce qu’il était juif, il a dû faire le deuil de sa Tunisie natale et se chercher une autre patrie, la France en l’occurrence. Très pertinemment, Hamid Barrada lui demandera d’ailleurs si la perte de sa patrie n’est pas ce qui a pu engendrer chez lui une haine de soi à travers la haine des Arabes. Et lui rappellera combien, par son approche «tripale», il fonctionne sur ce registre de l’émotionnel dans lequel il accuse ces mêmes Arabes de s’enferrer au détriment de la raison.
Conclusion : la haine fait partie de ces sentiments profondément humains à travers lesquels s’exprime notre être le plus intime. Une haine n’est jamais gratuite. Elle est toujours le fruit de la sédimentation des incompréhensions, des frustrations et des agressions multiples dont les sociétés comme les individus sont l’objet au cours de la vie. Pour désamorcer la haine, il n’y a pas dix mille attitudes ! Il faut d’abord en comprendre les ressorts. Comprendre, c’est accepter d’écouter, c’est accepter que l’autre puisse avoir aussi «ses» raisons. A partir de là, et à partir de là seulement, un terrain d’entente pourra être trouvé. Et juguler la haine redeviendra cet espoir d’un lendemain meilleur .