Pourquoi certains s’en sortent et d’autres pas ?

Ce père, lui-même enfant de la seconde génération, dont le fils de 18 ans, pourtant excellent élève, a été exclu de son établissement scolaire au prétexte qu’il était «trop turbulent», avoue son inquiétude. Lui, qui a intenté un procès à  l’institution scolaire en raison d’une exclusion jugée injustifiée, le fils mis dehors ayant brillamment intégré l’université par la suite, estime que c’est la discrimination dont ils sont l’objet qui conduit les jeunes à  décrocher.

Le Maroc et la Belgique ont fêté cette année le cinquantenaire de l’immigration marocaine dans le plat pays. En février 1964, les deux pays signaient une convention bilatérale de main-d’œuvre. Plusieurs dizaines de milliers de nos concitoyens avaient alors conflué vers la petite Belgique pour, comme en France ou aux Pays-Bas, contribuer à sa reconstruction et répondre aux besoins de sa croissance.
Depuis maintenant cinquante ans, la présence marocaine est devenue une composante importante de la société belge. Après le temps des pères, est venu celui des fils, puis des petits-fils à travers lesquels se reflète le visage désormais multiculturel de la patrie du grand Jacques. Citoyens à part entière, du moins sur le papier, ces derniers, pour y être nés et y avoir grandi, appartiennent à cette terre qui, pour eux, a cessé d’être «d’accueil» pour devenir «d’origine». Mais est-ce pour autant qu’on les reconnait – et qu’eux-mêmes se reconnaissent- comme des Belges ? Pour ces binationaux, être porteurs de deux cultures est, encore plus souvent qu’il ne faut, source de problèmes là où ce devrait être de richesse. A l’adolescence, nombre d’entre eux, écartelés entre des modèles contradictoires, se retrouvent à la marge, donnant du grain à moudre à la machine à stigmatiser. Pourtant, dans le même temps, d’autres de leurs frères s’affirment sur la scène publique, gagnant en visibilité tant dans le champ politique que culturel. Alors, est-on en droit de se demander, qu’est-ce qui fait que certains s’en sortent et d’autres pas ? La question, si elle fait l’objet de la réflexion des chercheurs, travaille en premier lieu les membres d’une communauté préoccupée par le devenir de ses enfants. Ce père, lui-même enfant de la seconde génération, dont le fils de 18 ans, pourtant excellent élève, a été exclu de son établissement scolaire au prétexte qu’il était «trop turbulent», avoue son inquiétude. Lui, qui a intenté un procès à l’institution scolaire en raison d’une exclusion jugée injustifiée, le fils mis dehors ayant brillamment intégré l’université par la suite, estime que c’est la discrimination dont ils sont l’objet qui conduit les jeunes à décrocher, surtout à l’adolescence, quand ils sont sous le feu du bombardement hormonal. Se sentant rejetés, ils rejettent à leur tour, donnant raison à ceux pour qui les Marocains sont non intégrables. Faut-il s’en souvenir, feu Hassan II comptait parmi ceux-là. Dans une interview (mai 1993) demeurée dans les annales, ne déclara-t-il pas à la journaliste Anne Sinclair, concernant les Marocains de France, «qu’ils ne seront jamais intégrés» et que lui-même «n’aimerai(t) pas qu’ils soient l’objet d’une tentative d’intégration». «Vous n’en avez que faire», n’hésita-t-il pas à lancer tout de go à son interlocutrice, affirmant que si l’intégration en France était possible pour des émigrés d’origine européenne, parce que «la trame est la même», les Marocains, eux, «ne seront jamais à 100% français». Ce rejet catégorique par le Souverain défunt de l’intégration contribua certainement à en freiner le processus, les MRE de l’époque étant très sensibles aux injonctions royales. A cela s’ajoutait le fait que les pays hôtes mirent du temps à comprendre que cette main- d’œuvre étrangère qu’ils avaient fait venir pour un temps donné demeurerait de façon permanente. Aussi, faute d’avoir été réfléchie suffisamment tôt, l’intégration des Marocains dans ces sociétés d’accueil hoquète constamment. Maintenant, pour en revenir à la question initiale, à savoir celle de savoir pourquoi certains s’en sortent et d’autres pas, à côté des multiples réponses possibles, en voici une qui mérite qu’on s’y arrête. Elle nous a été donnée par un talent de la diaspora, Mustapha Largo, chanteur de luth et de mandoline très apprécié en Belgique. Né en 1968, «Musta» a, au départ, le parcours type du jeune de la seconde génération. L’orientation scolaire quasi obligée vers la formation professionnelle, l’expérimentation du racisme basique avec ces portes fermées devant soi, qu’il s’agisse de celle des dancings ou des autres et, une fois les bancs de l’école quittés, le métier de chauffeur de bus comme horizon final. Mais voilà, parce que, explique-t-il, il «avait la rage», Musta a voulu démontrer qu’il était capable d’autre chose. Et par le biais de la musique et de la chanson, y est parvenu, s’imposant sur la scène nationale comme artiste mais également comme médiateur culturel. Là où chez d’autres, «la rage» éveillée par le rejet et la discrimination pousse à détruire et à se détruire, dans ce cas précis, elle fut un catalyseur positif. Ce qui fait la réussite ou l’échec de quelqu’un tient parfois à très peu de choses. Une rencontre, une lecture, de ces choses qui s’appellent la chance ou le hasard. Comme ce cas concret le rappelle, l’accès à la culture joue un rôle important. C’est grâce à la culture que «Musta» a échappé au destin qui lui était fixé au départ. Grâce à elle que sa «rage» a été constructive. Un exemple à méditer aussi bien pour les jeunes marocains de là-bas que pour ceux d’ici.