Pour une justice efficace, il faut aussi des locaux adaptés

Ce Tribunal a été conçu et construit à une époque où Casablanca ne comptait que quelques milliers d’habitants. On a donc opté pour un bâtiment en plein centre-ville, jouxtant la Place Administrative, qui accueille, pêle-mêle, la Wilaya de la ville, le Consulat d’un pays européen, ou encore l’État-major régional des FAR.

C’est la période estivale, et bon nombre d’administrations vont connaître un relâchement de leurs activités…là ou d’autres, au contraire, vont fonctionner à plein régime. C’est le cas, notamment du tribunal de grande instance de Casablanca, qui connait, comme chaque année, une certaine effervescence durant les mois d’été. La raison en est simple : l’afflux de vacanciers, Marocains du monde, venus régler de menus affaires durant leur congé au pays, et pour qui un passage par le tribunal est un acte programmé depuis longtemps.

Mais il n’y a pas que les vacanciers qui se bousculent au portillon, il y a également de très nombreux badauds qui viennent là pour tromper leur ennui, par souci d’éviter des plages souvent bondées, et se retrouver en un lieu…relativement frais par rapport au reste de la ville. Les jardins, les halls immenses et les salles d’audience aux plafonds surélevés, conservent en effet une certaine fraîcheur, qui attire bien des gens. C’est aussi l’occasion d’admirer la Grande place, récemment rénovée, et d’admirer l’architecture moderne…du Grand Théâtre qui fait face au tribunal. Est-ce un hasard, ou une volonté d’urbaniste, qui fait que ces deux grands bâtiments se fassent…face ? Car à y regarder de près, qu’est-ce qu’un tribunal, sinon un grand théâtre où se jouent des scènes passionnantes ? La similitude est frappante. Dans tout théâtre, il y a un décor, que tout le monde peut voir sur scène ; et où tout est savamment organisé pour frapper l’esprit du spectateur ; ou du citoyen/contribuable/justiciable. Et qui dit décor ne peut occulter l’envers du décor.

Au tribunal de Casablanca, cette règle est immuable. Les citoyens de passage ne voient jamais les «coulisses» d’un palais de justice : ils n’ont accès qu’aux parties «nobles», les salles d’audience, la salle des pas perdus, les immenses cours centrales exposées au soleil de l’été (voire noyées sous des trombes de pluie en d’autres saisons). Dans ces coulisses, on trouve d’abord d’interminables couloirs qui desservent les différents services, celui de l’état-civil, celui des plaintes ou encore celui des affaires immobilières. On y croise peu de citoyens, mais une armada de petites mains, nécessaires au bon fonctionnement de la justice, qui trainent des chariots, transportent des dizaines de dossiers, réparent des installations électriques, le tout dans une ambiance bon enfant.
Moins drôles, et au sous-sol, on trouve les geôles, la prison à l’intérieur du tribunal, où s’entassaient, naguère les prévenus de droit commun, en attente de leur comparution devant la Chambre correctionnelle. Depuis le déménagement de cette dernière à Ain Sebââ, les prévenus ont été remplacés par d’autres services, comme celui des archives. Un lieu reculé, peu accessible, poussiéreux, où somnole la mémoire du tribunal. Et qui est géré par des fonctionnaires à la mémoire d’éléphant. Et il en faut, de la mémoire quand il s’agit d’exhumer un dossier vieux de vingt ou trente ans ! Plus haut, dans les étages supérieurs (si l’on peut dire, s’agissant d’un bâtiment de quatre étages), siègent les magistrats, répartis sur un long couloir, et se partageant à deux ou trois les peu nombreux bureaux disponibles. Car, ce tribunal a été conçu et construit à une époque où Casablanca ne comptait que quelques milliers d’habitants. On a donc opté pour un bâtiment en plein centre ville, jouxtant la Place administrative, qui accueille, pêle-mêle, la Wilaya de la ville, le Consulat d’un pays européen, ou encore l’État-major régional des FAR.

Aujourd’hui, ce tribunal, victime de son succès, si l’on ose dire, n’a plus sa place dans le quartier. Trop de fonctionnaires, de justiciables, de badauds; pas assez de places de stationnement pour tout le monde; pas assez d’espaces pour les salles d’audience, les bureaux, les archives. De plus en plus de voix s’élèvent pour demander son transfert vers un quartier excentré ou, mieux, la construction d’un palais de justice, en phase avec le formidable essor qu’a connu la capitale économique. On laissera alors la place au Grand Théâtre, représentant le monde de l’Art et de l’Esprit, faisant face à la toute nouvelle fontaine, donnant ainsi à la ville blanche son cachet intellectuel, loin de la réputation impitoyable de capitalisme qui lui colle à la peau.