Pour un tajine aux carottes…

On assiste depuis un certain temps
déjà  à  la confusion des genres où, derrière l’apparence militante de certaines revendications concernant
la liberté d’expression, se cachent
des intérêts autrement plus sonnants
et trébuchants.

Ainsi donc, son plat préféré serait le tajine aux carottes ! Heureuses carottes, sur lesquelles les Marocains vont dès lors pouvoir se ruer pour s’autoriser, à moindre frais, un plaisir de prince… ou plutôt de princesse. Après la «pierre sacrée», voilà que certains légumes semblent vouloir eux-aussi goûter à un peu de gloire. Si cela a pour effet d’en raviver la saveur, tant mieux pour les gourmets. Mais si cela ne doit valoir au Maroc que de se faire épingler une fois de plus par l’association Reporters sans Frontières pour «restrictions à la liberté de la presse», ce serait un peu dommage !
Début avril, le journal arabophone Al Jarida Al Oukhra publiait un reportage non autorisé dévoilant quelques menus aspects de la vie privée de Lalla Selma. Outre le péché mignon de celle-ci en matière culinaire, on y apprend des choses aussi importantes pour notre information que le fait que la princesse donne parfois à manger elle-même à son fils Moulay Hassan – quel fait, en effet – ou qu’elle se fournit chez les grands couturiers et qu’elle aime à se promener pieds nus dans le palais. Comme on le voit, des scoops renversants qui suscitent une réflexion profonde. Une réflexion si profonde que le directeur du protocole, Abdelhak El Mrini, en est revenu armé d’une missive officielle à destination du support en question où il signifiait à ce dernier «qu’il était allé trop loin» et que cette lettre avait valeur d’avertissement. Bien que réticent, le directeur de la publication a obtempéré et s’est abstenu de procéder à un troisième tirage, deux tirages ayant déjà fait le bonheur d’un lectorat friand de news «people» surtout quand ces «people» portent le titre d’altesse.
Alors quid de cette «affaire» qui met à nouveau aux prises la presse avec les défenseurs sourcilleux du protocole royal ? On ne peut s’y intéresser sans buter sur la question fondamentale : «Où s’arrête la liberté de la presse et où commence la vie privée ?». Cette problématique, longtemps posée aux seules sociétés occidentales et que la mort accidentelle de Lady Di et de son compagnon Doddy El Fayed, pourchassés par les paparazzis, avait tragiquement illustrée dans les années 90, paraît vouloir nous rattraper. Mais elle s’amorce alors que, par ailleurs, les lignes rouges de ce que nous sommes autorisés à dire ou à ne pas dire se maintiennent et font de la bataille pour la liberté d’expression et d’information un enjeu toujours d’actualité. D’où la confusion. Reporters sans frontières aurait-il parlé de «restrictions à la liberté de la presse» si Buckingam Palace avait haussé le ton devant une info relative aux pieds nus de l’un de ses locataires ? L’exemple, il est vrai, n’est pas le plus approprié, la monarchie anglaise étant celle qui paye le plus lourd tribut au «droit de savoir» de ses sujets. Mais le problème n’en est pas moins posé. Certes – et en cela le directeur de la publication en question a raison -, la démarche par laquelle le journal a été rappelé à l’ordre déroge aux règles de l’Etat de droit. La justice, en pareille situation, devant être la seule habilitée à réagir. Pour ce qui est du fond par contre, difficile d’être aussi catégorique. Toute princesse qu’elle soit, Lalla Selma n’a-t-elle pas droit à la préservation de son intimité? La liberté de l’information peut-elle faire l’économie du respect de la personne ? Les responsables du journal incriminé arguent pour leur part qu’ils n’ont nullement porté atteinte à l’image de l’épouse du Roi. En dévoilant certains aspects, combien ténus, de sa vie privée, ils ont juste fait leur métier en montrant quelle jeune femme moderne est la première dame du Royaume. Reste que, tout noble que soit leur souci de contribuer à la juste information de leurs compatriotes, traiter de ce type de sujet a pour heureux effet à la fois de booster les ventes et d’offrir un quart d’heure de gloire quand on se fait taper sur les doigts. Le détail commercial a son importance car il obéit à une logique dont le combat pour les libertés devrait être totalement libre si l’on veut préserver sa crédibilité. Or, ce à quoi l’on assiste depuis un certain temps déjà, c’est justement à cette confusion des genres où, derrière l’apparence militante de certaines revendications concernant le droit à la libre expression, se cachent des intérêts autrement plus sonnants et trébuchants.
Dans ce cas de figure comme dans les précédents, on ne saurait passer sous silence que ces coups de griffe journalistiques, si discutables soient-ils, renvoient à un autre enjeu, de taille lui aussi, au regard de la démocratisation de notre système politique : la désacralisation de l’autorité suprême. Il ne peut y avoir de démocratie sans désacralisation du pouvoir. Ceux qui tiennent à maintenir un sas hermétique autour de la personne du Roi sont ceux-là mêmes qui refusent l’émergence d’un véritable Etat de droit au Maroc. Ce n’est pas sans raison qu’ils montent au créneau à la moindre impertinence osée par des journalistes nationaux. Mais voilà, s’ils ont prise sur ces derniers, il n’en va pas de même de ceux qui s’écrivent à l’extérieur … et se lisent à l’intérieur ! Reste que Lalla Selma a le droit d’aimer le tajine aux carottes sans que le Maroc entier ne l’apprenne. Toute Altesse royale qu’elle soit, elle aussi a des droits