Pour un exercice d’admiration

Chez nous, la jeunesse est un destin clinique : on est jeune tant qu’on
n’est pas mort. De sorte que, si, sous d’autres cieux, on pose cette
question classique dans les crèches : «Que veux-tu faire quand tu
seras grand ?»,
ici, ça deviendrait : «Que feras-tu quand tu seras vieux ?».

L’admiration est souvent à l’origine sinon d’un talent, du moins d’une vocation. Voilà pourquoi il est important de mettre en avant des hommes et des femmes de qualité, afin de laisser s’exprimer une certaine admiration et de susciter ainsi des vocations d’où pourraient naître le talent et la créativité. Cela est valable pour nombre de disciplines et dans plusieurs domaines et secteurs. La transmission de cette admiration passe, bien entendu, par les médias mais pas seulement. On l’a vu, pour le Maroc, lorsque des athlètes comme Aouita ont donné le départ d’un engouement pour l’athlétisme et, partant, pour des champions comme El Guerrouj et d’autres. De même, pour le football, le cinéma ou la chanson. Toute société qui entend reproduire de la valeur, de la qualité et des performances se doit de produire de l’admiration et des héros pour leur donner une ampleur et une incarnation. Dire cela aujourd’hui passe pour un truisme, sinon pour une banalité. Et pourtant, qu’avons-nous fait dans ce sens pour faire passer un certain nombre de valeurs et de raisons d’espérer auprès de la jeunesse ? Quel horizon leur fixe-t-on dans les différentes manifestations de la création, dans l’exercice politique, médiatique, économique et culturel ?
Il était temps de sortir une chronique, dite
sérieuse, et de pousser – parce qu’il y en a
marre ! – une vraie gueulante à l’adresse de ceux qui nous dirigent. Mais qui sont-ils déjà ? Avez-vous une idée, une ébauche, un nom ou deux sur qui est responsable de quoi dans cette affaire ? On sent que, lorsque les questions se taillent la part belle dans une chronique, c’est qu’il y a malaise, mystère et boule de gomme. Trois facteurs suffisants, qui nous incitent à revenir à la forme affirmative et peut-être péremptoire, afin de dire que, chez nous, la jeunesse est un destin clinique : on est jeune tant qu’on n’est pas mort. Dans tous les domaines ou presque, pour les jeunes, l’exercice d’admiration, évoqué ci-dessus, est un exercice d’attente face à de grands champions de l’instinct de conservation. De sorte que, si, sous d’autres cieux, on pose cette question classique aux enfants dans les crèches: «Que veux-tu faire quand tu seras grand?», ici, avec les crèches en moins, ça deviendrait : «Que feras-tu quand tu seras vieux ?». Et les jeunes de débiter des fonctions qui vont de ministre et chef de parti à chanteur ou jeune premier au cinéma où – et ce dans le monde arabe en général – les vedettes, hommes ou femmes, jouent des rôles d’adolescents jusqu’à un âge canonique. A propos de politique, à quinze bornes de Tanger, il y a, comme vous le savez, un pays nommé Espagne et dont l’histoire a croisé la nôtre il y a plusieurs siècles ; preuve que ce n’est pas un jeune dans le concert des nations. Dans ce pays, les présidents de gouvernement, chefs de l’exécutif et des partis qui les ont portés là, partent à la retraite vers la cinquantaine. De gauche ou de droite, et de Soarès à Zapatero, en moins de trente ans, on a fabriqué une élite de dirigeants, quasiment formatés sur un standard politique, sans faire ni dans un jeunisme gloussant de façade ni dans la hantise ou la couardise de bouleverser le poids de la tradition. Quant au peuple espagnol, composé de jeunes et de vieux, il a fait montre de plus d’esprit démocratique que bien des peuples voisins et grandes gueules dans ce domaine.
Il ne s’agit pas de faire, ici, une comparaison qui n’est pas raison, mais d’illustrer les propos sur l’exercice d’admiration qui doit aider à faire éclore les élites en tout genre. Au Maroc, c’est une des carences dans la transmission du savoir, lequel exige, en plus des canaux et du contenu, des hommes et des femmes pour incarner des valeurs positives en les portant haut et fort afin de galvaniser les aspirations, semer l’espérance et forger l’avenir.
Il reste que dans l’art, la culture, le sport ou la politique, l’admiration n’est pas uniquement un exercice de fatuité, de gloire et de «star system» pour faire de la mousse et du fric. Allez ! on va conclure en citant un conseil aux jeunes, prodigué par un homme qui n’en avait rien à cirer ni du pouvoir, ni du fric, ni de la gloire et qui aurait pu les avoir tous, Albert Einstein : «N’essayez pas de devenir un homme qui a du succès. Essayez de devenir un homme qui a de la valeur.» Comme d’hab’, tout est relatif et pépère chez le père Albert !