Pour un exercice d’admiration

la page blanche est un cri blanc. écrire pour mettre une sourdine à  ce cri. telle est la folle entreprise de l’écriture lorsqu’elle se veut autre chose qu’un bout à  bout de mots raccrochés les uns aux autres ; ou une autre forme d’écriture que celle qui informe, formule ou commente

La page blanche est un cri blanc. Ecrire pour mettre une sourdine à ce cri. Telle est la folle entreprise de l’écriture lorsqu’elle se veut autre chose qu’un bout à bout de mots raccrochés les uns aux autres ; ou une autre forme d’écriture que celle qui informe, formule ou commente. Cet incipit pourrait laisser accroire à cette astuce de la panne d’écriture que l’on contourne en l’évoquant. L’écriture de l’impuissance d’écrire qui, mine de rien, produit du texte et donne à lire.

Petite et vaine mise en abyme qui sert à «chauffer» le moteur en attendant que fuse le sujet, que s’annonce le début d’une trame et que s’installe la phrase qui va décider de la suite à donner. C’est certainement un exercice tenté par nombre de ceux qui mènent une lutte insensée contre la hantise de la page blanche, ce «vide papier que la blancheur défend», comme disait Mallarmé dans son célèbre poème Brise marine. Mais est-ce le cas aussi des chroniqueurs des journaux qui ont épuisé les sujets de sociétés, les humeurs du moment et les coups d’indignation contre tel fait sociétal ou telle farce politique ? Peut-être, même si au sein de cette «confrérie des chroniqueurs» chacun se prévaut ou se réclame de sa propre conception de l’exercice. Il reste que l’on ne s’improvise pas chroniqueur. On le devient avec le temps pour les uns ou en s’imposant par un effet de rémanence qui fait illusion pour d’autres Et comme il faut de tout pour faire un cirque médiatique, l’éléphant est parfois bien obligé de côtoyer le singe et le lion le clown.

Là, on me dira comme l’incipit le démontre, le sujet s’annonce, la phrase dénonce et le thème, dès lors, coule de source. Pas toujours car l’exercice peut déboucher sur d’autres issues plus classiques ou plus inattendues. Ce n’est en définitive qu’un exercice et tant qu’à faire optons pour un exercice d’admiration. On a évoqué ici, il y a quelque temps(en 2008 plus exactement) à l’occasion de la parution d’un recueil de chroniques, le cas de celui que l’auteur de celle-ci considère comme son maître: Simon Leys, écrivain érudit et grand sinologue de son état, décédé récemment. Pendant plusieurs années, il a écrit des chroniques de la lointaine Nouvelle Zélande, où il s’était réfugié et d’où il livrait au Magazine Littéraire des «Lettres des Antipodes». Réunies et augmentées d’autres textes rédigés pour d’autres revues, elles ont été éditées chez JC Lattès et sortent aujourd’hui en édition de poche. Le titre de ces lettres est déjà une fête littéraire : «Le bonheur des petits poissons».

C’est du reste celui qu’il a donné à la chronique qui ouvre le recueil et qui commence ainsi : «Samuel Butler (écrivain anglais 1835-1902) compare la vie à un solo de violon qu’il nous faut jouer en public tout en apprenant la technique de l’instrument au fur et à mesure de l’exécution». Voilà qui rappelle ce que l’on a évoqué ci-dessus à propos du chroniqueur en devenir. Avant de publier ses chroniques, Simon Leys s’est rendu compte de la répétition de certaines idées et thématiques. Il s’en est expliqué avec élégance et modestie dans un bref avant-propos: «Me relisant sur épreuves, je me suis aperçu de certaines redites–la même petite boîte, la même petite bouteille ont refait surface çà et là. Ce n’est pas par négligence que je les ai conservées–simplement, il y a des idées auxquelles on tient. Puis-je compter sur l’indulgence des lecteurs qui les partagent ?»   

Comme tout bon chroniqueur il cultive l’art de la citation, qui est une propension au partage mais aussi pour s’appuyer tel propos ou étayer tel argument. Dans une chronique intitulée «Informations saugrenues», Simon Leys cite George Orwell : «Je ne saurais ni ne voudrais jamais abandonner la vision du monde que j’ai acquise dans mon enfance. Tant que je serai en vie et en bonne santé, je continuerai à aimer la surface de la terre, à chérir le contact des objets solides et ne cesserai jamais de prendre plaisir à collectionner des bribes d’informations saugrenues». Tel est aussi le credo du chroniqueur du temps qui passe qui tente d’occuper le temps qui reste par la collecte et le montage d’informations saugrenues d’ici et d’ailleurs. Et s’il cite, comme ici, un autre chroniqueur qui lui-même en cite d’autres, c’est pour le plaisir partagé qui doit être le moteur et le but de toute écriture. Et comment après tout cela ne pas citer Leys ne citant personne cette fois-ci: «Les plus hautes intelligences ne profèrent pas moins de sottises que le commun des mortels ; simplement, elles le font avec plus d’autorité. Quand Sartre déclara que Mauriac n’était pas romancier, la victime aurait pu se consoler en songeant que ce même juge avait également découvert qu’Orson Welles n’était pas cinéaste. Dans les deux cas, sa méthode fut la même : d’abord énoncer une définition arbitraire de ce qu’est LE roman, LE cinéma ; puis confronter l’œuvre analysée à ce dogme, et conclure à l’inexistence de la première».