Pour que le sourire de nos enfants ne s’éteigne pas

Plus l’enfant aura de relais dans sa vie, qu’il sera connecté à  son environnement social, qu’il aura des amis et des proches à  qui parler, moins il sera guetté par l’isolement qui peut conduire à  commettre l’irrémédiable en cas de mal-être profond.

Le sujet est grave. Douloureux. Pourtant il faut en parler. Informer. Y sensibiliser. Parce que, même s’il peut paraître inconcevable, il est une réalité du monde actuel. Une réalité plus fréquente que ne le rapportent, quand ils existent, les statistiques. En France, dans un rapport qui lui a été commandé par la secrétaire d’Etat à la jeunesse, et qu’il a remis à l’intéressée fin septembre, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik parle de quarante à cent cas par an dans l’Hexagone. Il souligne cependant que derrière les actes avérés, il en est beaucoup d’autres, déguisés en accidents, qui seraient à répertorier dans cette catégorie. Ainsi, par exemple, un enfant qui tombe par la fenêtre, traverse la route alors que des voitures déboulent, descend d’un bus en marche, joue à s’étouffer avec un foulard, etc. On l’aura compris, ce sujet douloureux que la simple évocation tétanise, c’est celui du suicide des enfants.
Le suicide fait partie de ces gestes frappés de tabou que le silence social enveloppe comme un linceul. Et sur lequel l’ensemble des religions, monothéistes en particulier, jettent l’anathème. Ainsi, en islam comme dans le christianisme, le suicidé se voit-il interdit d’enterrement religieux. C’est dire combien le suicide révulse et remue au plus profond d’elle-même la société. Ceci, déjà pour ce qui est des adultes. Alors quand il s’agit d’enfant… Pour faire toucher du doigt la portée d’un tel acte, le célèbre neuropsychiatre use de la parabole suivante : «Je prends volontiers, dit-il, la parabole du canari dans la mine de charbon. Les mineurs avaient pour coutume de descendre avec un canari. Lorsque celui-ci suffoquait, ils savaient qu’un coup de grisou arrivait. Le suicide d’enfant, comme le canari dans la mine, est une alerte, l’indicateur de dysfonctions sociales».
La commande par la ministre française de la jeunesse d’un rapport sur un phénomène jamais étudié jusque-là fait suite à la profonde émotion suscitée, l’an passé, dans l’opinion publique française par le suicide d’une fillette diabétique de 9 ans. L’enfant s’était défénestrée après avoir laissé une lettre d’adieu. Le jeune Réda, lui, est parti, sans laisser aucune explication. C’était, en février 2009, à Casablanca. Une douleur sans nom pour les siens et un choc terrible pour tous les parents qui eurent vent de ce drame. Agé de 13 ans, Réda, un garçon calme et introverti, était scolarisé dans un lycée casablnacais. Ses parents, pourtant très attentionnés, n’ont rien vu venir. Normal, Réda savait donner le change en habillant toujours ses lèvres d’un sourire. D’où le nom «Sourire2Réda» donné à l’association qui vit le jour peu après son décès. Une association créée par sa famille et ses proches après qu’ils eurent connaissance du harcèlement impitoyable dont Réda avait fait l’objet au lycée. Face à ces brimades et ces humiliations incessantes, le jeune adolescent s’était retrouvé impuissant. Dans l’incapacité de se défendre pas plus que d’en parler. Alors, un soir, parce que sa souffrance était trop grande, il a voulu que celle-ci cesse. Et il a cessé de vivre. L’association Sourire 2 Réda s’est constituée, entre autres, pour faire prendre conscience aux adultes de l’existence chez les jeunes de «souffrances silencieuses et insoupçonnées pouvant s’exprimer de façon tragique par la violence envers eux-mêmes ou envers les autres». L’association vient de mettre en place Stop Silence, le premier espace d’écoute anonyme par tchat pour les jeunes au Maroc. Pour que des sourires, comme ceux de Réda, ne s’éteignent plus à jamais
Pourquoi un enfant peut-il vouloir mourir ? Comme pour un adulte, les raisons sont multifactorielles avec une imbrication des facteurs génétiques et familiaux, biologiques et culturels. La différence cependant, précise Boris Cyrulnik, est que «le suicide d’un enfant n’est pas un désir de mort mais le désir de tuer la manière de vivre qui le fait souffrir». Un enfant intériorise normalement la dimension irrémédiable de la mort entre 7 et 9 ans. Mais, et le pédopsychiatre attire l’attention sur ce point, les enfants ont aujourd’hui accès de plus en plus tôt à cette notion du fait d’une maturité intellectuelle précoce. «Une maturité intellectuelle qui pose problème car elle s’acquiert au prix de l’angoisse».
Comment donc protéger nos enfants ? Dans son rapport, Boris Cyrulnik prône, entre autres, un retour à la «culture du partage». Plus l’enfant aura de relais dans sa vie, qu’il sera connecté à son environnement social, qu’il aura des amis et des proches à qui parler, moins il sera guetté par l’isolement qui peut conduire à commettre l’irrémédiable en cas de mal-être profond. Et, puis, il faut le dire et le redire, les établissements scolaires ne sont plus les havres de sécurité d’antan. Alors aux parents que nous sommes d’être vigilants. De privilégier le bien-être de nos enfants sur la course aux bonnes notes. D’être à l’écoute. Et, surtout, de veiller à ce que la parole, entre eux et nous, circule en permanence. Il peut y aller de leur vie.