Pour l’épicier du coin

Issus pour la plupart de la région du Souss, ces épiciers dont on a très souvent, et injustement, caricaturé la radinerie et l’accent dans des blagues lourdingues et des sketches à  deux balles, ont fait pour les pauvres ce que l’Etat et les édiles n’ont jamais tenté pendant des années.

«Pour créer de la richesse, il faut donner accès au capital». De ce principe économique élémentaire, il a fait une source alimentaire pour des millions de gens à travers le monde. Il s’agit de Mohammed Younous, l’inventeur bangladais du microcrédit, récompensé par le Prix Nobel de la Paix car il a mis les pauvres au centre de la quête de la paix dans le monde. En effet, justifiant le choix de leur récompense, les membres du comité du Nobel ont précisé qu’ «une paix durable ne pouvait être obtenue sans qu’une partie importante de la population trouve les moyens de sortir de la pauvreté». Au départ, il y a trente ans, lorsque Mohammed Younous, fraîchement débarqué des Etats-Unis, diplôme d’économie en poche, fit part de son projet, on le prit pour un illuminé ou tout au moins pour un intello choqué et rongé par la culpabilité après avoir assisté à la famine qui avait frappé son pays, le Bangladesh, dans les années 70. Aujourd’hui, il est le leader incontesté et le héros adulé pour tous les pauvres du monde qui ont eu accès à ce fameux microcrédit.

Le Maroc est un des pays qui, selon les experts, use le mieux de cet improbable mécanisme de financement. Et pour cause. On sait que les Marocains de peu, ceux qui comme on dit en darija «épouillent le chien», se sont toujours débrouillés pour créer un système de solidarité, familiale, tribale ou de quartier. Il n’y a pas si longtemps, dans une famille pauvre ou modeste mais nombreuse, le rejeton qui avait pu passer entre les gouttes de la sélection naturelle d’abord, et sociale par la suite, était tenu de casquer pour certains membres de la fratrie ou de la famille. Celui qui «montait à Rabat», seule ville universitaire à l’époque et unique débouché public de la réussite supposée, devait envoyer le petit mandat mensuel destiné à dépanner le reste de la smala restée à la maison. Cette économie solidaire a pu faire accéder au capital, dans certains cas, et donc créer ce qu’on n’oserait appeler de la richesse ; mais comme M. Younous le dit pour les besoins de la démonstration économique, allons-y pour ce terme, toute chose étant relative par ailleurs. Des petits boulots ont été créés pour le frangin ou le cousin qui n’ont pas achevé leurs études, une machine à coudre pour la maman ou la frangine douée et malchanceuse. Le business du pauvre, en somme, pour pallier l’absence de politique et d’assistance sociale de l’Etat. Il y a donc une tradition de solidarité et d’assistance qui a tant fait pour la cohésion sociale au Maroc qui pourrait expliquer en partie la réussite de l’implantation du système du microcrédit. Et puis il y a aussi, comme dirait l’autre, beaucoup de pauvres, ce qui élargit le champ d’expérimentation.

Par ailleurs et toujours en rapport avec la solidarité sociale, on ne mesure pas aujourd’hui le rôle joué par les petits commerçants de proximité, les «pissriate» (épiceries). Issus pour la plupart de la région du Souss, ces épiciers dont on a très souvent, et injustement, caricaturé la radinerie et l’accent dans des blagues lourdingues et des sketches à deux balles, ont fait pour les pauvres ce que l’Etat et les édiles n’ont jamais tenté pendant des années. Le premier crédit à la consommation, c’est à eux qu’on le doit : un crédit avec rééchelonnement et souvent sans aucun service de la dette. Sans eux, nombre d’indigents – chômeurs, personnes handicapées ou âgées, petits fonctionnaires et familles nombreuses – n’auraient pas pu manger à leur faim. Et mieux encore, certains épiciers avançaient même du cash à crédit pour venir en aide à des gens dans le besoin ou pour acheter des médicaments. De plus, ce sont les premières téléboutiques de nos quartiers populaires dans les années soixante de notre enfance rabougrie. Comment oublier le premier coup de fil sur un téléphone mastoc de couleur noire ? Ces numéros de 0 à 9 qui tournaient autour de caractères latins sur un cadran en faisant un bruit magique qui n’annonçait que les bonnes nouvelles : un mandat envoyé, une réussite aux examens, une prochaine visite… Le bonheur des gens de peu, quoi.

L’inventeur du microcrédit, Mohammed Younous, qui a porté un rêve sous forme de dette comme on porte un message de paix, mérite respect et considération du monde entier. Mais, pour notre part, au Maroc, on saisit cette occasion pour rendre hommage à tous les épiciers qui ont prêté pain, beurre, thé et sucre ou un coup de fil pour dire bonjour à la vie ou à ceux que l’on aimait et que l’on essayait d’aider, autant que faire se pouvait.

Concluons avec le sourire par un proverbe, probablement tiré d’une déclaration de Hugo, qui affirme : «Qui donne aux pauvres, prête à Dieu». On pourrait alors, paraphrasant Pierre Dac, en déduire que celui qui donne aux riches prête à rire. Mais comme un autre proverbe prétend, lui, qu’«on ne prête qu’aux riches», on n’a pas fini de rigoler…