Pour le meilleur et pour le rire

Il est parfois des souvenirs du passé qui vous font regretter certains faits, postures ou situations du présent, et le cas est plus fréquent ces derniers temps.

Voilà pourquoi le «c’était-mieux-avant» est devenu le nouveau paradigme de nombre de personnes appartenant au monde d’hier. Voir et apprécier les choses de la vie du nouveau monde à travers le regard d’hier est «une ambition de feuille morte». Emportée par le vent, cette ambition est semblable à celle des gens, raillés par Kundera, qui se contentent de suivre l’air du temps. L’air du temps d’hier, ici comme ailleurs, n’était ni pire ni meilleur que celui d’aujourd’hui. Il était autre et peut-être toujours le même. Dans un vagabondage textuel à travers l’œuvre éparse du poète portugais Fernando Pessoa, on peut lire dans l’un des innombrables feuillets –27 453 exactement retrouvés dans une malle– cette citation du poète : «Au bout de ce jour il reste ce qui restait d’hier, ce qui restera demain : l’angoisse insatiable, innombrable d’être toujours le même et toujours un autre». (Fragments d’un voyage immobile. Editions Rivage poche). Toujours les poètes ont habité des temps qui ne sont pas les leurs. Et toujours ils ont eu raison d’être en avance sur leur temps ou en retrait par rapport aux suiveurs hallucinés et aux foules compactes et hagardes qui errent dans la cité inerte. «Dans cette ville inerte, écrivait le poète Aimé Césaire, cette foule désolée sous le soleil, ne participant à rien de ce qui s’exprime, s’affirme, se libère au grand jour de cette terre sienne…» («Cahier d’un retour au pays natal». Editions: Présences africaines). Peu enclins à demeurer attachés au piquet de l’instant, les poètes arpentent les chemins d’un temps improbable, toujours le même et sans cesse en devenir. Il en est de même pour certains philosophes qui ont marqué l’histoire de la pensée à travers les temps, chacun dans le contexte intellectuel de son époque et selon son expérience personnelle. C’est la constellation de ces expériences lumineuses qui va fonder une pensée universelle avec ses limites et sa complexité. Cette quête de sens dans l’infinitude de l’espace et dans l’éternité du temps perdure toujours. Mais quelle sera la philosophie de demain, a-t-on un jour demandé naïvement à Henri Bergson ? «Si je le savais, je la ferais», avait rétorqué le philosophe qui avait théorisé, entre autres, la notion du «temps», opposée à celle de la «durée», dans ce qu’il appelle «le temps de l’existence». Il y aurait donc le temps pensé et le temps vécu ? Le temps «réel» et celui qu’on vit ? Un exemple très simple, et qui peut prêter à rire, est livré par le philosophe : «Si je veux me préparer un verre d’eau sucrée, j’ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde». L’attente est donc une durée, c’est-à-dire un temps vécu. Bon, on est d’accord, on ne se marre pas toujours en lisant du Bergson, auteur pourtant d’un essai qui fait autorité sur l’humour et intitulé tout simplement : «Le rire».

C’est un autre philosophe de qualité, qui vient hélas de nous quitter et dont le point commun avec Bergson, en plus de sa conception du rire, est le fait, qu’historiquement, il est le deuxième philosophe à avoir été accueilli par l’Académie française en 1990. Il s’agit de Michel Serres, auteur d’une œuvre foisonnante et diversifiée qui va de la communication et la communicabilité, à l’écologie (avant même qu’elle ne soit à l’ordre du jour), l’éducation et la transmission du savoir, et, plus récemment, la rupture engendrée par la révolution numérique dans tous les domaines de la vie et des savoirs. Jusqu’à un âge avancé, le philosophe qui a vécu et pensé le monde d’hier avait anticipé aussi celui d’aujourd’hui, c’est-à-dire le «demain» de son temps. Jamais nostalgique d’un passé qui n’a pas tout à fait passé, il ne pourfendait pas non plus un présent disruptif, angoissant parfois mais certainement plus libérateur. Bien au contraire, il a publié en 2017 un ouvrage au titre provocateur, («C’était mieux avant», Editions Le Pommier), pour dénoncer les nostalgiques bougons qui refusent de reconnaître les avancées réalisées dans plusieurs domaines sociaux et économiques ainsi que sur le plan des libertés publiques ou de la démocratie.

Qu’il soit permis au chroniqueur du temps qui passe que je suis d’évoquer un souvenir personnel avec Michel Serres. Le philosophe avait effectué deux séjours au Maroc au début des années 90 du siècle dernier, et la première fois ce fut à l’invitation de l’Institut supérieur des télécommunications de Rabat. Il y avait donné alors une conférence à la fin de laquelle je lui avais proposé de passer dans une émission littéraire, «Diwane», que j’animais sur 2M du temps où la chaîne était cryptée. L’animateur débutant à la télé que j’étais n’en menait pas large devant ce philosophe, déjà célèbre. Mais après avoir potassé une demi-douzaine de ses livres, lu son long discours de réception à l’Académie française, je me suis retrouvé devant un grand homme d’une modestie et d’une disponibilité telles que je fus obligé de me passer de ma pile de fiches pleines de questions laborieusement préparées. Michel Serres était de ces penseurs qui donnent à leur interlocuteur l’impression d’être intelligents et de penser à égal diapason, c’est-à-dire dans la même catégorie. Nous avions échangé sur nombre de sujets mais les réponses à mes questions étaient toujours limpides, lucides et surtout frappées au coin de l’humour et de la bonne humeur. Deux passions joyeuses qui épousent parfaitement les contours de sa pensée heureuse pour le meilleur et pour le rire. Un an plus tard, j’ai eu encore une fois l’honneur de l’interviewer, dans ce même hebdomadaire, avec ce même plaisir et qui n’a d’égal que le gai savoir qu’il prodigue et partage quand il parle comme lorsqu’il écrit.