Pour la liberté et contre l’exclusion

Si le machisme primaire sévit dans la banlieue, si la régression fondamentaliste frappe tous azimuts, on ne peut se contenter de juste dénoncer cela sans revenir à  la cause. Au pourquoi. Et le pourquoi se rapporte au refus de ces générations-là  d’être, comme leurs parents le furent, «invisibles». Le droit à  la «visibilité» est revendiqué bruyamment. Violemment aussi parfois. Mais la violence, comme c’est souvent le cas, n’est que l’expression du désarroi.

En début de mois, France 2 a diffusé en prime time Aïcha, un téléfilm qui était attendu de part et d’autre de la Méditerranée par les téléspectateurs maghrébins branchés sur les chaînes de l’Hexagone.  Le premier rôle y étant tenu par une Marocaine, et la réalisatrice étant d’origine algérienne. Réalisé par Yasmina Benguigui, l’auteur du remarquable documentaire Mémoires d’immigrés raconte l’histoire de Aïcha, une jeune Française d’origine algérienne dont le rêve est de passer le gué, un gué sous forme de serpent de bitume, le périphérique parisien.
L’héroïne habite une des cités ghettos qui ceinturent la capitale française et où sont reléguées les communautés d’origine étrangère, maghrébine essentiellement. Le poids des traditions et du regard du groupe l’étouffe. Elle veut partir, se dégager des chaînes qui entravent sa liberté, connaître «l’autre vie» qui a cours au-delà du périph’. Mais Aïcha n’est pas dans la rupture, c’est une jeune fille attachée à sa famille et soucieuse du bien-être des siens. Alors elle compose avec les règles tout en cherchant le sésame qui lui permettra de passer de l’autre côté.
Ce film nous dit beaucoup de choses, à la fois par sa thématique et par la place qui lui a été accordée. Il accroche, pour une bonne part, grâce à la justesse du jeu de Sofia Essaïdi, l’ex-finaliste de la Star Ac, dont c’était la première apparition au cinéma. Un coup d’essai plus que concluant, à la grande joie des fans de la jeune fille, heureux de voir le talent de leur idole enfin consacré. Premiers pas également pour la réalisatrice. Si elle s’est fait un nom dans le documentaire depuis  plusieurs années déjà, la réalisatrice Yasmina Benguigui débute dans la fiction avec ce téléfilm, d’où le défaut de jeunesse qui consiste à vouloir tout dire.
Discrimination, virginité, mariage arrangé, extrémisme religieux … tout y passe. Souvent drôle, parfois émouvant, le téléfilm pèche néanmoins par le grossissement du trait et l’accumulation des poncifs. Bien que la réalisatrice affirme être en deçà de la réalité, on frôle souvent la caricature et c’est dommage pour un film qui, par ailleurs, représente un bon moment de télévision. Mais le plus important est ailleurs. Il est dans ce surgissement de «la diversité» dans le paysage audiovisuel français. Passer à la plus grande heure d’écoute un téléfilm racontant l’histoire d’une famille française d’origine maghrébine n’est pas anodin. On sent que quelque chose bouge dans cette société française jusque-là assimilationniste à tout crin.
Une autre fiction avec la banlieue pour thème avait fait couler beaucoup d’encre quelques semaines plus tôt. Diffusée le 25 mars dernier sur Arte, La journée de la jupe a pulvérisé des records historiques d’audience avec 2 245 000 téléspectateurs. Signant le retour d’une Isabelle Adjani disparue des écrans depuis six ans, elle raconte la confrontation d’une professeure de français avec ses élèves. Une professeure qui, comme Isabelle, est d’origine maghrébine. Traitant de la violence au lycée, le téléfilm dénonce avec virulence le traitement fait aux jeunes femmes dans les banlieues.
Pour soutenir le film de son amie Yasmina Benguigui, Isabelle est sortie de sa tour d’ivoire, posant avec elle et Sofia devant les photographes. Sur la photo, on voit ainsi ces trois femmes d’origine maghrébine, belles et talentueuses. La «diversité» côté face. Côté pile, on quitte le féminin pour le masculin, le positif pour le négatif. Comme si le train de la modernité n’embarquait que les femmes à son bord. Ce sont elles qui s’accrochent, luttent et … réussissent à passer de l’autre côté du périph’. Cette approche manichéenne de la question de l’intégration des enfants de la seconde et troisième génération de l’immigration maghrébine en France (et en Europe d’une manière générale) pose problème.
Si le machisme primaire sévit dans la banlieue, si la régression fondamentaliste frappe tous azimuts, on ne peut se contenter de juste dénoncer cela sans revenir à la cause. Au pourquoi. Et le pourquoi se rapporte au refus de ces générations-là d’être, comme leurs parents le furent, «invisibles». Le droit à la «visibilité» est revendiqué bruyamment. Violemment, aussi, parfois. Mais la violence, comme c’est souvent le cas, n’est que l’expression du désarroi. Dans le film de Yasmina Benguigui, Aïcha ne veut pas partir seule de la cité. Elle veut partir mais avec les siens. C’est ça, sa lutte. Et cette lutte-là est la bonne car elle est à la fois pour la liberté et contre l’exclusion.