Pour la défense de la «darija»

A sept ans, l’élève marocain entre à l’école
et doit, avant d’acquérir des connaissances, apprendre une langue
étrangère : l’arabe classique. A quand l’usage et la
promotion de la «darija» à l’école, au même
titre que ceux du tamazight. Ce serait cesser de mépriser 70 % des Marocains.

Un journaliste, traitant des terribles événements du 16 Mai, les a rattachés au problème récurrent de l’enseignement. Et comme c’est un esprit logique, il a relevé que notre enseignement est vicié aussi bien dans le fond que dans la forme.
Sur le fond, nous sommes revenus au temps où les ouléma faisaient appliquer à la lettre le précepte selon lequel «toute innovation est une erreur, toute erreur est une faute, et toute faute est un blasphème et tout blasphème est destiné à l’Enfer». Actuellement, les enseignants appliquent ce précepte aux écrits profanes, exigent de leurs élèves de tout âge l’obéissance totale à ce qui est écrit, leur interdisent toute réflexion ou innovation et tout esprit critique.
En ce qui concerne la forme, le système est presque pire. L’élève marocain est soumis dès son plus jeune âge à une situation schizophrénique. Jusqu’à l’âge de 7 ans il parle avec ses parents et son entourage dans la langue marocaine (darija). A 7 ans, il intègre l’école et, là, c’est la catastrophe. Il apprend que la langue qu’il pratique est une langue indigne. On commence alors à lui enseigner l’arabe classique qui n’a qu’une vague ressemblance avec ce qu’il parle.

Nous ne sommes pas des Arabes mais des Berbéro-africano-arabes

Cela veut dire qu’au moment où, dans tous les autres pays, les enfants de son âge commencent à acquérir des connaissances, lui se met à apprendre une langue étrangère. Et quelle langue! Une des plus difficiles, car s’écrivant sans voyelles. Comme chacun le sait, en arabe classique seules les consonnes sont écrites, les voyelles étant de simples signes ajoutés ou non au-dessus ou au-dessous du mot.
Comme dans 90 % des textes écrits en classique – feuilletez les journaux marocains – les voyelles sont omises volontairement – les mettre serait trivial car on écrit pour les happy few qui savent lire sans vocalisation ! Les autres ne méritent aucune considération.
Tout au long de notre histoire, particulièrement la plus récente, nous nous sommes laissés convaincre que nous sommes des Arabes alors que, tout le prouve, nous sommes des Berbéro- africano-arabes. Comme nous nous sommes laissés convaincre de notre arabité il est normal que nous acceptions qu’on nous force à parler, à écrire et surtout à apprendre dans la langue du Hijaz.
Il y a maintenant pratiquement 50 ans, depuis l’lndépendance, que l’Etat consacre son plus gros budget à l’Education. Malheureusement, à cause de la démagogie politicienne, nous sommes dans la situation suivante : plus de 70 % d’illettrés : analphabètes et tous ceux qui connaissent l’alphabet mais sont incapables de lire un prospectus ou un journal. Des dizaines de milliers de jeunes gens avec bac + 10, inaptes à tout travail productif car rien de ce qu’ils ont acquis, dans la forme (arabe classique) et dans le fond, ne correspond à la demande du marché ; ils chôment, sont veilleurs de nuit, gardiens de voitures ou harragas.

Les personnalités s’adressent en arabe classique à un public dont 70 % ne les comprend pas
Comment a-t-on eu l’intelligence de reconnaître l’importance du tamazight, langue parlée par moins de 30 % des Marocains, sans reconnaître la langue marocaine (darija), parlée par 100% des citoyens ? Comment a-t-on eu l’intelligence de créer des organismes financés par l’Etat pour l’étude du tamazight, d’ ouvrir à cette langue une plage dans les horaires de la RTM, sans faire de même pour le dialectal?
Pourquoi nos ministres, nos grands commis et jusqu’à nos footballeurs, dès qu’ils sont devant les caméras de la télévision, se mettent à vouloir parler absolument en arabe classique ? Ce mépris pour leurs auditeurs et pour notre identité est d’une profondeur abyssale – ils savent que 70% d’auditeurs ne les comprennent pas et que les 30 % restants ne les écoutent pas car ils utilisent la langue de bois.
En résumé, une langue est faite pour acquérir des connaissances et l’accumulation des connaissances fait des pays forts. De nombreux pays qui étaient, il y a vingt ans, dans la même situation économique que nous s’en sont relevés et sont aujourd’hui des locomotives économiques. Ils y sont parvenus en rendant leur enseignement performant. La Corée, la Turquie, l’Indonésie, l’Iran, etc., n’ont pas appris à leurs enfants une autre langue que celle qu’ils ont parlée dès leur plus jeune âge. Ils leur ont enseigné un programme moderne, débarrassé de tout sentimentalisme, de toute référence ridicule à un passé millénaire mais passéiste, et cela dans leur langue maternelle, rapide, contractée, directe, qui, dès la première année de l’école, fait acquérir à l’enfant des connaissances pratiques.
Notre enseignement est fondé sur l’acquisition forcée d’une langue par tout un peuple qui résiste car c’est une langue splendide, qui véhicule une très ancienne civilisation, mais qu’il ne pratique pas car elle n’est pas sa langue maternelle. Et qu’on ne vienne pas m’opposer l’argument selon lequel l’arabe étant la langue du Livre sacré, il faut absolument l’apprendre pour être musulman. On oublie tout simplement que les plus grands pays musulmans sur terre sont ceux qui enseignent leur langue nationale (Iran, Indonésie, Turquie, Pakistan, etc.).
Je lance ici un appel à toute personne intéressée par la promotion de la langue marocaine et ce, par tous les moyens (association, journal, radio,…). Il est temps que nous manifestions du respect pour les 95 % de nos concitoyens qui ne parlent ni arabe classique ni français ou espagnol, en communiquant avec eux dans la seule langue qu’ils connaissent et qu’ils pratiquent.
Il est temps que le mépris et le politiquement correct cessent