Pour Hessel, l’horizon n’était jamais bouché

A l’à¢ge où d’autres s’éteignent à  petit feu, ce quasi-centenaire était encore sur le terrain à  se battre pour les sans-papiers, à  dénoncer le sort fait aux Roms et à  crier son indignation devant la situation à  Gaza. En effet, parmi les causes que Hessel fit siennes et porta à  bout de bras, il y avait la question palestinienne.

Il avait 95 ans mais des millions de jeunes de par le monde s’étaient reconnus en lui. A l’annonce de sa mort, ce 27 février 2013, la Toile fut inondée de messages d’affliction émanant d’anonymes pour lesquels cette conscience représentait un phare. Beaucoup, pourtant, n’avaient découvert Stéphane Hessel que tardivement, après que ce dernier eût publié en 2010 son fameux Indignez-vous, petit texte de 30 pages dont le retentissement a été mondial. Dans cet ouvrage, ce survivant des camps de concentration qui participa à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme appelait les jeunes à refuser de se résigner face à la fatalité sociale et la régression politique. Son message de résistance avait fait mouche auprès des jeunes Occidentaux durement touchés par la crise. Il servit de bréviaire au Mouvement des indignés qui, de Washington à Madrid, en passant par Athènes et Rome, prit comme un feu de brousse avec, à chaque fois, des dizaines de milliers de jeunes gens battant le pavé pour crier leur «indignation» face à des conditions de vie devenues délétères dans un monde que le néolibéralisme avait rendu plus impitoyable et inégalitaire que jamais.

Ses détracteurs reprochèrent à l’auteur de Indignez-vous d’avoir fait dans la facilité en restant dans l’indignation. C’est bien beau de s’indigner, lui dirent-ils, mais après ? Hessel répondit en affirmant que ce petit texte ne pouvait être considéré que comme un prélude à la réflexion sur les moyens à mettre en place pour combattre la régression politique, économique et idéologique. Mais pour lui, il fallait «commencer par s’indigner pour ne pas se laisser endormir». Et «ne jamais penser que l’horizon est bouché». Si Indignez-vous a tant séduit (4,5 millions d’exemplaires vendus), s’il a tant ému, c’est effectivement parce qu’il réhabilitait l’espoir, qu’il redonnait la force de se battre à un moment où le désabusement et la résignation prenaient le dessus chez les personnes que la crise frappait de plein fouet. Cependant, écrit par quelqu’un d’autre qu’Hessel, il y a fort à penser que cet opus n’aurait pas eu cette portée. Le message véhiculé a touché, en partie, en raison de la personnalité de son auteur. Un homme qui a traversé le siècle, connu des situations qui apparaissaient en leur temps insolubles et survécu à l’innommable. Tout cela, sans perdre foi en l’humanité, en continuant à croire dans les valeurs de solidarité et en conservant un formidable optimisme. A l’âge où d’autres s’éteignent à petit feu, ce quasi-centenaire était encore sur le terrain à se battre pour les sans-papiers, à dénoncer le sort fait aux Roms et à crier son indignation devant la situation à Gaza. En effet, parmi les causes que Hessel fit siennes et porta à bout de bras, il y avait la question palestinienne. Après un voyage dans les Territoires occupés dont il était revenu bouleversé, il n’avait eu de cesse de dénoncer la politique de colonisation israélienne. Au point qu’à l’annonce de sa mort, le Conseil représentatif des institutions juives de France se fendit de la déclaration suivante. «Il était de notoriété publique que nous étions très opposés à ses prises de position, notamment à sa volonté obsessionnelle de faire de Gaza l’épicentre de l’injustice dans ce monde», écrivit le président du CRIF pour qui Stéphane Hessel était avant tout «un maître à ne pas penser». Quant à la Ligue de défense juive, elle n’hésita pas à insulter carrément celui que l’immense majorité des gens considérait comme l’une des grandes consciences de la France actuelle. «Stéphane Hessel, l’antisémite est mort. Champagne», écrivit-elle sur sa page Facebook le 27 février.

Si Hessel soulevait autant l’ire des défenseurs de la politique israélienne, c’est parce que lui-même était juif. Et c’était en tant que survivant des camps nazis et défenseur des valeurs juives qu’il militait pour les droits des Palestiniens. D’où l’accusation de «haine de soi» portée à son encontre par ses ennemis. Mais celui que des personnalités françaises voudraient voir entrer au Panthéon des grands hommes n’en avait cure. Fidèle à ses principes, il se battit pour eux jusqu’au bout, convaincu de la capacité des êtres à changer le cours des choses à  force de ténacité et de patience.

Les Palestiniens Leila Shahid et Elias Sembar, respectivement ambassadeurs de la Palestine à Bruxelles et auprès de la Communauté européenne, furent parmi les premiers à exprimer leur émoi à l’annonce de la disparition de Stéphane Hessel. Mais, en dehors d’un cercle étroit, bien rares dans le monde arabe sont ceux qui le connaissaient. Et c’est bien dommage. Car les valeurs défendues par cet homme d’exception et son engagement en tant que juif au côté des Palestiniens témoignent de ce que l’Occident n’est pas qu’un monde hostile et peuplé d’ennemis. A l’heure où le repli sur soi et la méfiance à l’égard de l’autre prennent le pas sur le reste, nous avons besoin de savoir que la solidarité humaine, et non juste communautaire ou nationale, reste une valeur active. Pour nous tous, qui que nous soyons et où que nous soyons, c’est une réelle nécessité.