Poètes en verve et contre tous

«Le poète : un malin qui peut se morfondre à plaisir, qui s’acharne aux perplexités, qui s’en procure par tous les moyens. Ensuite, la naïve postérité s’apitoie sur lui…» On sait que le penseur franco-roumain, Cioran, n’aimait pas beaucoup les poètes. Mais que sait-on du reste de ce qu’il aimait, tant on lui connait peu de sources de plaisir et de très rares exercices d’admiration. Il faillit pourtant se réclamer du poète persan Omar Khayyâm, mais voici ce qu’il en dit dans son Syllogisme de l’amertume au chapitre «Atrophie du verbe» : «S’il n’avait gardé une dernière illusion, je me réclamerais volontiers d’Omar Khayyâm, de ses tristesses sans répliques ; mais il croyait encore au vin».
La définition du poète faite par Cioran irait parfaitement à une certaine catégorie de versificateurs, de langue arabe notamment et bien de chez nous, qui jadis ont fait sauter les rimes pour faire moderne. Ils croient, eux, en tout ce qu’ils font dire aux mots et  aux choses de ce qu’ils pensent être la vie. Si la poésie est toujours autre chose, comme le savent ceux qui ont brûlé de son feu, pour certains de nos poètes, elle est toujours la même chose : des mots enfilés comme des perles que l’on porte tel un collier pour briller ou un talisman pour se protéger. Car, chez ces  poètes-là, monsieur, on ne crée pas monsieur, on crie. Et on compte. Depuis bien longtemps, nous sommes quelques-uns à avoir constaté, à nos dépens, que de toutes les  activités culturelles, si rares  au demeurant, les soirées et autres rencontres dites poétiques sont les plus assommantes. Même un rat mort s’y ennuierait copieusement. Un rat de bibliothèque s’entend. Pourtant, ce sont ces soirées qui ont fait la gloire de certains  poètes autoproclamés et, hélas, suscité de nombreuses et malheureuses vocations dont la culture marocaine contemporaine n’a pas fini de payer les pots – et les poètes – cassés.
Nous croyions, nous autres lecteurs naïfs, que le poète était un être solitaire qui cultivait son jardin et son quant-à-soi  dans le silence et  les rêveries. Du poète aventurier pleins de drames, au poète maudit par les cieux ou par les siens, et jusqu’à l’aède, poète chanteur qui s’en allait pousser la chansonnette par monts et par vaux. Toujours solitaires à taquiner la Muse, couchés sous les étoiles et mordant dans un croissant de lune. Bien sûr, telle est l’image d’Epinal, un cliché romantique forgé par la légende et les lectures. Mais tout de même, il n’y a pas de poète dans la foule, ni dans les attroupements sauf peut-être le cas de ce bon vieux Hugo. Mais Hugo n’a jamais aussi bien écrit que dans la solitude de l’exil et il en a connu de bien longs  dans sa longue et féconde carrière. C’est justement lui qui dit dans La légende des siècles qu’un «poète est un monde enfermé dans un homme».  
Plus prosaïquement, imaginons une association de poètes qui clame et déclame ses statuts et son objet social sous les auspices du dahir de 1958. Elle devra œuvrer inlassablement  pour atteindre l’objectif final: à savoir l’accès au statut d’association d’utilité publique lequel confère, ma foi, des avantages et des privilèges non négligeables. Que lui restera-t-il à atteindre après cela : poétiser plus haut que sa culture ou pactiser avec la banalité de l’écume des jours  en verve et contre tous. C’est ce qui arrive à certaines associations de poètes, qui, loin de cette conception de l’aède solitaire mentionnée ci-dessus, se réunissent en tribu, en section et sous-section, telle une organisation corporatiste grégaire. Dernièrement, une homérique et risible polémique a opposé les fondateurs d’une  association de poètes du nord du Maroc, «L’Association de la poésie ibéro-marocaine», aux membres du bureau de l’association «La Maison de la Poésie du Maroc». L’objet du conflit portait sur l’organisation d’une rencontre entre des poètes arabes et leurs homologues ibériques. On vous épargnera les termes, les propos, voire les noms d’oiseaux qui furent échangés entre les poètes des deux parties en conflit par communiqués de presse interposés. Le contenu  des échanges n’a rien à envier à ce qu’on lit dernièrement dans la presse entre les responsables de formations politiques, la rhétorique et la belle langue en moins. Il faut reconnaître que la langue arabe dont on a usé, notamment chez nos amis poètes du Nord, est d’une haute facture littéraire. Ce qui est  regrettable, par contre, c’est de réduire la poésie à des luttes instinctives d’individus, à des calculs de frais de voyages et de bouche et, finalement, à un jeu de pouvoir et d’argent qui renvoie ces associations à leur trivial objet social, tel que précisé dans les statuts de n’importe quelle instance associative. C’est bien un poète, Baudelaire, qui a écrit : «Je plains les poètes que guide le seul instinct ; je les crois incomplets».