Poésie d’une soirée ordinaire

Pourquoi, au cours d’une soirée pleine de bavardages, au seul nom de poésie, certaines personnes esquissent-elles un sourire pendant que d’autres se préparent à s’ennuyer ? Sans doute parce que les premiers veulent parler «sérieusement» de l’actualité du pays et du monde, la commenter, voire en découdre s’il y a quelques donneurs d’avis ou émetteurs virulents d’opinions contradictoires. Les seconds, par contre, ont quelques blagues bien grasses à raconter pour mettre, disent-ils, de l’ambiance, mais craignent d’en oublier les plus rigolotes.

Car, et c’est quasiment une tendance sociologique, il n’y a pas de conversation en groupe lors d’une soirée sans ces deux catégories d’invités : celui qui veut discuter sérieusement de l’actualité et celui qui veut se marrer et faire marrer. Alors la poésie… Tenez, à propos de poésie, on vient de célébrer sa journée, quelques jours après celle de la femme et juste avant celle de l’eau. N’y voyez aucune relation, car avec toutes ces journées commémoratives, il faut plus que les 365 jours du calendrier pour les caser toutes. Alors on les case comme on peut, peut-être en fonction de la saison et du thème.

Le printemps sied-il davantage à la femme, à la poésie et à la flotte? Allez savoir. Mais restons dans la poésie pour rappeler cette déclaration du poète Saint-John Perse, faite en 1960, après sa consécration par le Prix Nobel de littérature : «L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt avec l’accoutumance». Par accoutumance, il ne faut pas entendre une quelconque addiction à ces substances illicites à l’aide desquelles d’éminents poètes ont découvert les voies qui mènent aux paradis artificiels. C’est en fait, comme le précise un critique, l’attachement à «la fonction utilitaire du langage qui nous renferme dans la réalité et ses évidences…», car, pour lui, toute poésie est une innovation, une lutte contre tout ce qui est convenu et conventionnel. Voilà pourquoi, on imagine mal des poètes rassemblés et mobilisés pour célébrer dans la joie et l’allégresse une journée qui leur est consacrée. Sinon ce ne sont plus des poètes mais ces chanteurs de louanges, chansonniers ou faiseurs de rimes qui ont tant fait pour la servitude et les génuflexions, et dont le niveau de l’imaginaire est à la hauteur de la moquette.

Revenons alors à la soirée qui réunit le commentateur de l’actualité et le raconteur de blagues lourdingues. Si le premier à besoin de contradicteurs pour mieux étaler ses analyses, le second se nourrit du silence qui s’installe quand la conversation tombe à plat ou lorsque le commentateur s’éclipse pour un court instant vers les toilettes. Une aubaine. Enfin il peut y aller de son histoire du gars qui, un jour, demande à sa belle-mère… Qui n’a jamais assisté à des soirées hantées par un ou deux raconteurs d’histoires ? Lorsqu’il ne reste que les dernières olives éventrées et les ultimes pistaches qui refusent de s’ouvrir. Quand les verres sont vides et les propos aussi, advient ce moment de grande et douce solitude qui n’est pas la poésie, mais qui pourrait y mener. «Le poète, disait Reverdy, est un four à brûler le réel». Le retour au salon du commentateur passe inaperçu dans les rires d’une partie des convives qui s’esclaffe à une blague particulièrement salace.

Vexé, le commentateur du réel jette un regard méprisant vers les rieurs, avale le dernier petit four puis se laisse tomber dans un canapé. Il avale un fond de verre, allume une cigarette, remet sa veste et quitte la soirée. Les rieurs continuent de rire aux histoires du raconteur d’histoires. Il n’y a aucun poète pour «brûler le réel». Ce n’était pas la journée de la poésie. C’est quoi la poésie ? «Une pensée dans une image», répond Goethe, le poète des affinités électives.

C’était là une tentative de description d’une soirée ordinaire. Mais toute ressemblance avec les profils décrits pourrait très bien être, comme on dit, le fruit du hasard ou tout simplement une coïncidence fortuite. Fortuite et ordinaire, comme tous les mots, les analyses et les rires de la soirée. Sauf pour les quelques pistaches abandonnées et restées, ce soir-là, hermétiquement closes sur leurs graines que l’on devine d’un vert du même nom. Elles furent, peut-être, les seules notes poétiques. Comme une pensée enfermée dans une image.