Plus que trois siècles à  tirer !

«Les Noirs d’Afrique du Sud ont attendu quatre siècles. Allez, les Palestiniens, courage, plus que trois siècles à tirer et votre sang aura la même valeur que celui des Israéliens. Plus que trois siècles à tirer et c’en sera fini des couvre-feu et des barrages militaires. C’en sera fini de cette honte qui fait de vous les derniers colonisés de la planète.»

A Rafah, une petite fille erre au milieu des gravats. Accrochée à sa poupée, elle regarde fixement dans la caméra et son regard dit au monde : «N’as-tu pas honte ?». A des milliers de kilomètres de là, dans la banlieue française, un adolescent juif sort de classe. Il prend le chemin de sa maison. A 15 h 50, un inconnu se précipite sur lui et lui plante un couteau dans le ventre. «Allahou akbar !», crie-t-il en commettant son forfait. Retour sur nos rives. A Fès, sous le chêne centenaire du musée Batha, deux femmes parlent et nos larmes coulent. Ces femmes s’appellent Leila Shahid et Simone Bitton. La première – mais est-il besoin de la présenter encore ? – c’est la Palestine portée au firmament de sa noblesse. La seconde a le nom d’Israël inscrit sur son passeport. Mais ses racines plongent au plus profond de cette terre marocaine dont elle se revendique en tant que «juive arabe».
Leila Shahid dit : « Voyez cet arbre magnifique sous lequel nous devisons. Il m’en rappelle un autre, tout aussi beau, tout aussi vieux. Cet arbre-là se trouve en Palestine, sur la propriété de ma famille. Aujourd’hui, des cloisons ont été dressées tout autour de lui et l’on ne peut plus l’atteindre. Aussi est-il en train de mourir. Aidez-nous à le sauver. Aidez-nous vite parce que, bientôt, il risque d’être trop tard. Il y a urgence». «Urgence», le mot qui va clôturer le dire de l’une puis de l’autre.
A chacun des intervenants de ces Rencontres de Fès organisées dans le cadre du Festival des musiques sacrées, les organisateurs ont demandé de se doter d’un objet symbolique. Simone Bitton tire un petit carnet racorni. Elle le montre à l’assemblée. «Ceci, explique-t-elle, est le livret d’état civil de ma famille. Nous l’avons retrouvé à la mort de ma mère. Je vais essayer de vous le montrer sans pleurer. Là, c’est la page de mon père, né à …le …, là, celle de ma sœur née à … le …, là, la mienne …». Lieu de naissance de toute la famille : Maroc. La part de ce monde arabe qui a disparu avec le départ de ses communautés juives, Simone la stigmatise en des mots qui sont autant de cris sourds. C’est, dit-elle «un trou, un trou noir que des choses mauvaises sont en train d’envahir».
La réalisatrice compte parmi ces personnalités des deux bords qui ont longtemps œuvré dans l’ombre pour que s’instaure un dialogue entre Israéliens et Palestiniens. Militante convaincue de la cause palestinienne, elle l’a, par sa caméra, promue à travers chacun de ses documentaires (Palestine, histoire d’une terre ; Mahmoud Darwish, et La terre comme la langue ; Citizen Bishara… et le dernier, Le Mur, sélectionné à Cannes cette année). Dans un ouvrage collectif (*), elle écrivait ces mots: «Les Noirs d’Afrique du Sud ont attendu quatre siècles. Allez, les Palestiniens, courage, plus que trois siècles à tirer et votre sang aura la même valeur que celui des Israéliens. Plus que trois siècles à tirer et c’en sera fini des couvre-feux, des bouclages, des routes interdites et des barrages militaires. C’en sera fini de cette honte qui fait de vous les derniers colonisés de la planète». Depuis, les crimes d’Ariel Sharon se sont faits encore plus grands, soutenus en cela par un président américain dont la politique insensée menace le monde d’un chaos généralisé. Alors, aujourd’hui, Simone n’a plus cœur à faire de l’humour, fût-il noir. Sous le grand chêne, elle avoue sans ambages : «J’ai peur, terriblement peur». Et de rajouter cet aveu, terrible dans la bouche de quelqu’un qui, jusque-là, n’a jamais baissé les bras : «Nous avons échoué, nous avons tous échoué !».
Face à Leila Shahid et Simone Bitton, l’émotion a été à son comble pour de multiples raisons. L’une d’elles, c’est qu’il y avait là, personnifiée, la réconciliation de deux parties de cette culture judéo-musulmane millénaire et constitutive du patrimoine de nos sociétés. Ceux qui les connaissent savent que Leila et Simone, dans leurs rapports personnels, ne se posent plus, depuis longtemps, comme «la Palestinienne» face à «l’Israélienne». Portées par la même cause, celle du droit et de la justice, elles sont d’abord compagnes de lutte. C’est l’image de cette amitié et de cette estime réciproque qui émeut profondément. Mais cette image-là, dans un camp comme dans l’autre, qui, en dehors d’un cercle restreint, la reçoit? Les seules emmagasinées par l’esprit sont celles de la mort et de la destruction. Et donc de la haine. «Comment, s’est interrogée Leila Shahid, dans une réalité de guerre, promouvoir une culture de paix?
Le chêne de Leila se meurt. Tout autour, les colombes de la paix s’épuisent. Dans un souffle, elles nous ont dit : «Aidez-nous. Faites quelque chose. Et faites le vite !»