Plan : l’étrange renoncement

La difficulté de prévoir ne justifie pas un défaut de mise en cohérence et de réflexion prospective globale. Il est essentiel de savoir comment les programmes structurants vont s’articuler à  la prévision à  court terme et à  la démarche prospective fondée sur l’élaboration de scénarios possibles sur le long terme.

Mais o๠est donc passé le Plan ? Le dernier s’est achevé en 2004. De belle manière, si différente des précédentes. Pour la première fois dans l’histoire de cette institution, un rapport, établi par le Haut commissariat, a permis d’évaluer la gestion du développement dans le quinquennat révolu. Sur un ton critique que s’autorise rarement l’administration, il a mis l’accent sur «les performances globales et les dysfonctionnements» de l’économie nationale. Depuis, le pays vit sans plan. Pourtant, jamais le Maroc n’a lancé, dans une période aussi courte, une masse critique aussi volumineuse de programmes structurants. Etrange coà¯ncidence ! Des villes nouvelles qui essaiment, un peu partout. Des schémas autoroutiers en accélération. Un port qui émerge du néant. Des capacités aéroportuaires doublées.

Des régions revitalisées. Des milliards de dollars d’investissement injectés dans des projets urbanistiques à  Casablanca, Rabat, Tanger, MarrakechÂ… De grandes perspectives tracées pour des programmes sectoriels. Un Plan Azur pour étoffer le tourisme. Un Plan Emergence pour relancer l’industrie. Une stratégie 2020 en attente dans l’agriculture. De mémoire, cette effervescence rappelle la grande mobilisation du début de l’indépendance ou l’éphémère euphorie phosphatière du début des années soixante-dix. Un pays en chantier ! Tant mieux, me direz-vous. Le Maroc avait besoin de ce rattrapage, de cette «mise à  niveau». Fini la contrainte de la ressource et le «court termisme». Alors à  quoi bon nous rappeler un Plan qui risque d’être un grain de sable.

Un mécanisme perturbant dans cette dynamique. La question mérite d’être posée. Exprimée plus clairement elle se formulerait ainsi : la planification a-t-elle un rôle à  jouer dans une économie de marché de plus en plus ouverte sur l’extérieur ? Cette question essentielle mérite d’être éclaircie tant les signes de désaffection à  l’égard du Plan se sont multipliés auprès des acteurs économiques et sociaux. Notre système de planification a été frappé de discrédit. Les difficultés de maà®triser les fluctuations de la croissance, la persistance de déséquilibres macrocomptables et spatiaux, l’absence d’une prise en charge des problèmes sociaux, la vulnérabilité de notre système productif ont instauré un doute quant à  l’efficacité de cet instrument de politique économique et sociale.

Mais faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Gardons à  l’esprit les autres insuffisances qui ont contribué à  décrédibiliser le système de planification. N’était-il pas fondé sur la prédominance des considérations sectorielles, l’établissement d’une liste de projets sans étude approfondie de leur faisabilité, l’absence d’actualisation des choix, le manque d’intérêt pour les aspects qualitatifs du développement, la faiblesse de la programmation financière et de l’articulation avec le Budget, les déficiences des mécanismes de concertation, de suivi et d’évaluation? La difficulté de prévoir ne saurait justifier un défaut de mise en cohérence et de réflexion prospective globale. Face aux aléas, il est important d’affiner la méthodologie d’approche des décisions publiques. Il est essentiel de savoir comment les programmes structurants vont s’articuler à  la prévision à  court terme et à  la démarche prospective fondée sur l’élaboration de scénarios possibles sur le long terme. Derrière le déclin de la planification, que les arguments techniques n’expliquent donc que de manière superficielle, c’est toute une manière de construire notre avenir qui se profile : comment arbitrer entre nos choix collectifs ? Le développement n’est pas seulement une affaire de fixation d’horizon : il est surtout la construction d’une volonté concertée. La programmation des choix n’est pas seulement une affaire de modèles, elle est surtout une méthode de prise en charge effective de leur destin par toutes les forces économiques et sociales. Si les aléas ont toujours existé, l’avenir est devenu encore plus incertain qu’il ne l’a jamais été. La gestion de la décision publique doit s’attacher à  rendre les choix plus concertés en matière d’identification des projets, d’information et d’évaluation et de suivi des décisions.