Plaidoyer pour l’islam I – «L’islam freine le progrès»…

Les pays musulmans sont en situation de sous-développement et on en déduit
un lien de cause à effet entre islam et stagnation économique. La
réalité est plus complexe et, pour la comprendre, il faut se départir
d’une vision économiste et occidentalo-centriste pour étudier
ce qui, dans notre culture et notre comportement quotidien, nous empêche
de progresser.

La plupart des pays musulmans vivent en situation de dépendance et de sous-développement, au moment où les pays occidentaux ont réalisé un développement économique sans précédent et ce, le plus souvent, dans un contexte de mise en cause du religieux. D’où la tentation d’en déduire que, pour créer un climat favorable au progrès en terre d’Islam, il est nécessaire de cantonner la religion dans l’espace le plus limité possible.
Les protagonistes de cette approche partent de l’hypothèse consistant à expliquer la prospérité économique occidentale par la modernité, qui aurait elle-même été le produit d’un processus de sécularisation, et donc d’abandon de la religion en tant que système idéologique de référence.
La modernité a pourtant été critiquée de l’intérieur même des sociétés occidentales par plusieurs penseurs dont on peut citer – concernant le domaine qui se rapproche de notre propos – Hannah Arendt, John Saoul et Alain Touraine. Ce dernier pense que «la particularité de la pensée occidentale, au moment de sa plus forte identification à la modernité, est qu’elle a voulu passer du rôle essentiel reconnu à la rationalisation, à l’idée plus vaste d’une société rationnelle, dans laquelle la raison ne commande pas seulement l’activité scientifique et technique, mais aussi le gouvernement des hommes autant que l’administration des choses».(1)
Ce constat est corroboré par le fait que les grands progrès réalisés par la démarche rationnelle n’ont pas encore permis de répondre aux questions fondamentales et existentielles que les hommes se posent depuis la nuit des temps. Ces progrès n’ont, en effet, pas pu expliquer le sens de la vie, le devenir de l’homme, ou d’autres grandes énigmes non encore élucidées par la raison humaine. Et si la religion nous donne des réponses à ces questions, c’est précisément parce qu’elle n’est pas l’œuvre d’êtres humains, mais de la révélation divine.
Or, au lendemain de la Renaissance européenne, certains penseurs ont défendu l’approche, qui sera qualifiée quelque temps plus tard d’humaniste, et qui cherche à couper tout lien entre la science des hommes et la révélation.
Néanmoins, l’idéal humaniste n’est pas apparu ex nihilo. Il a été édifié sur les réalisations des autres peuples, parmi lesquels les Musulmans, qui avaient eux-mêmes tiré profit des connaissances scientifiques des Grecs, des Chinois, des Hindous et d’autres peuples.
Les écrits arabes qui décrivaient ainsi l’être humain étaient imprégnés, faut-il le préciser, de la vision islamique considérant l’homme comme le vicaire de Dieu sur terre, comme il ressort de plusieurs versets coraniques dont, en particulier, le verset 17/10 : «Certes, nous avons honoré les fils d’Adam. Nous les avons transportés sur terre et sur mer, leur avons attribué de bonnes choses comme nourriture, et Nous les avons nettement préférés à plusieurs de Nos créatures», ou le verset 2/30 : «Lorsque Ton Seigneur confia aux Anges : Je vais établir sur Terre un Khalifa (un vicaire)».
Une religion qui élève l’être humain jusqu’à ce niveau peut-elle être source de sous-développement ? En tout cas, ce n’est pas ce que pense Bernard Lewis, qui souligne qu’il «n’y a rien dans la doctrine islamique qui s’oppose au progrès économique, bien qu’il y ait beaucoup de choses dans les pratiques légales et sociales des Musulmans qui appellent une reconsidération attentive de ce point de vue»(2).
Ces pratiques furent le fruit de la longue traversée du désert, qui freina l’élan déclenché par l’Islam pour faire sombrer le monde musulman dans la décadence, dans laquelle il s’engouffra presque au même moment où l’Europe occidentale commença à tirer profit des découvertes qui transformèrent radicalement les modes de vie de ses populations.

Il n’y a rien dans la doctrine islamique qui s’oppose au progrès économique
Ibn Khaldoun, qui vécut pourtant bien avant cette période, en ressentit déjà les signes avant-coureurs plus de trois siècles auparavant, et en analysa les principales causes dans sa Muqaddima.
Notre religion a, en effet, encouragé les hommes à participer aux activités économiques et a été foncièrement hostile à la pauvreté qu’elle a cherché à extirper par tous les moyens. Une tradition célèbre nous enseigne même que «la pauvreté a failli conduire à l’incroyance». Dès lors, pourquoi chercher, à n’importe quel prix, à présenter l’Islam comme étant la cause du sous-développement, voire de la pauvreté ?
Le simple examen de la «carte géographique» de cette dernière permet pourtant de relever que ce fléau touche des musulmans, mais aussi des chrétiens, des juifs, des bouddhistes et des incroyants ; qu’il sévit en Afrique, en Asie, en Amérique latine et en Europe orientale et centrale. Et qu’on le trouve même au sein des pays développés, en Amérique du Nord et en Europe occidentale.

L’Islam ouvre la voie à un nouveau paradigme de développement, moins technocratique
La question des rapports entre, d’une part, la religion en général et l’Islam en particulier, et, d’autre part, le niveau de développement est donc plus complexe qu’on serait tenté de croire. Elle a été abordée, s’agissant du christianisme, par Max Weber dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme. Elle a également été étudiée par des penseurs musulmans comme Ghazali et Ibn Khaldoun. Et au début du XXe siècle, Chakib Arsalane, un des animateurs les plus en vue du mouvement réformiste, y a même consacré un mémoire intitulé : Pourquoi les Musulmans sont-ils en retard alors que d’autres peuples ont progressé ?
En ce début de millénaire, cette question est plus actuelle que jamais. Mais elle gagnerait à être posée dans des termes qui tiennent compte des enseignements de l’Islam tout en intégrant les résultats des recherches scientifiques réalisées en la matière. Cela requiert la nécessité de se départir de l’approche économiste, imprégnée d’un occidentalo-centrisme à peine voilé.
Pour approcher la réalité concrète et l’analyser de manière objective afin d’identifier ce qui, dans nos structures économiques, mais également dans notre comportement de tous les jours, et dans notre culture, nous empêche de progresser. Le mimétisme ne nous sera d’aucun secours dans la réalisation de cette entreprise, laquelle ne pourra pas, non plus, être réalisée par une approche exclusivement normative, fût-elle islamique.
L’Islam, qui est d’abord un appel au respect des bonnes mœurs et de l’éthique, nous fournit le référentiel spirituel permettant d’ouvrir la voie à un nouveau paradigme de développement, moins matérialiste, moins technocratique ; mais qui ne rejette ni la technologie ni la science moderne. Un paradigme qui cherche plutôt à en faire des instruments entre les mains de l’homme, et non des moyens d’anéantissement de l’espèce, de dégradation de l’environnement et de défense des intérêts du plus fort.