Plaidoyer pour l’Islam 3- Le soufisme, composante

Contrairement à l’islam étriqué prôné
par les tenants du jihad contre les ennemis, le soufisme, fondement de la pratique
religieuse au Maroc, à la base de ses traditions de modération,
offre à l’humanité tout entière une méthode
de cheminement spirituel permettant
à l’homme de mieux vivre sa vie terrestre.

L’origine du soufisme, appellation occidentale du tasawuf, remonte au deuxième siècle de l’hégire (IXe siècle de l’ère chrétienne). Mais la réalité qu’il désigne existe dans notre religion depuis sa naissance.
C’est pour cela qu’on a pu dire que le soufisme, après avoir été une réalité sans nom est devenu un nom sans réalité (In : Un saint soufi du XXe siècle, Abû’l Hassan Fushanjî, cité par Martin Lings). Et c’est ainsi que dans Les Prolégomènes, Ibn Khaldoun précise : «La tariqa suivie par les soufis avait toujours été considérée comme celle de la vérité et de la bonne direction, tant par les compagnons du Prophète que par leurs disciples immédiats et leurs successeurs. Mais, à partir du second siècle de l’islam, le goût pour les biens de ce monde augmenta et les gens se tournèrent davantage vers les jouissances terrestres. C’est alors qu’on appela par le nom de soufis les aspirants au mysticisme».
Dans le soufisme, le respect de la Charia est incontournable. Mais celle-ci n’est, pour reprendre une définition célèbre, que l’écorce, alors que la haqîqa, c’est-à-dire la vérité ou la réalité essentielle, est le noyau. Et si on emprunte à René Guenon l’image du cercle, la haqîqa est le centre où réside «la vérité une et immuable», et la Charia la circonférence, autrement dit la «grande route parcourue par tous les êtres».
Dans le chemin qui mène de l’écorce au noyau, de la circonférence au centre, le guide joue un rôle central. Et le premier guide en islam fut, bien sûr, le prophète Sidna Mohammed. L’enseignement prophétique, basé sur le dhikr, invocation de Dieu, a ensuite été prolongé par les compagnons, par les successeurs, puis par les shaykhs des voies soufies et par les grands ouléma. Certains d’entre eux furent d’ailleurs de grands soufis, comme l’Imam Ghazali, le sultan des ouléma Al-Izz ben Abdessalam, Ibn Khaldoun, Lissane Eddine ben al-Khatib, le Cadi Ayyad, l’Imam Soheïli et bien d’autres.
Le soufisme a ainsi marqué la pratique religieuse dans tout le monde musulman. Au Maroc, il a constitué, avec le rite malékite et le credo d’al-Achaâri, un des fondements de la pratique religieuse. Nombre de grands maîtres spirituels musulmans sont d’ailleurs originaires de notre pays, comme c’est le cas de Abdessalam ben Machich, d’Abou l’Hassan Chadili, de Mohammed Ben Slimane al-Jazouli, d’Ahmed Tijani et de Larbi Derkaoui.
L’islam n’a pu se propager dans les régions les plus éloignées d’Afrique que grâce au travail de fond effectué par ces shaykhs et par leurs disciples, travail poursuivi de nos jours, au Maroc, par la réflexion de Sidi Hamza, shaykh de la Tariqah al-Qadiriya al-Boudchichiya.
Et c’est le soufisme qui explique, pour une bonne part, nos traditions séculaires d’ouverture, de modération et de tolérance, traditions qui ont notamment eu pour conséquence le refus des Marocains de voir la religion exploitée à des fins qui ne sont pas les siennes, ou qu’il soit fait recours à la violence pour imposer des idées et des doctrines étrangères à notre société.
Les Marocains, figurant parmi les peuples qui ont très tôt embrassé l’islam, ont accueilli Moulay Driss dans l’allégresse quand il arriva dans notre pays, fuyant les dissensions et la discorde qui déchiraient la communauté islamique du Proche-Orient. Nos compatriotes firent alors de lui leur prince, car ils ont vu en lui un digne petit-fils du Prophète dont la baraka et la rectitude témoignaient de la ferveur de la foi islamique véritable. Sa fuite au Maroc, où il édifia le premier Etat islamique organisé, n’a d’autre équivalent dans l’histoire de l’humanité tout entière que celui de son ancêtre, Sidna Mohammed, fuyant la tyrannie des mécréants de la Mecque, pour s’installer à Médine. Par la suite, et tout au long de notre histoire, les Marocains sont restés fidèles à cette vision.

Conscient que Dieu est témoin de toute action, le soufi œuvre au perfectionnement de son travail et du produit qui en résulte

Sur le plan économique, et comme il ressort de recherches spécialisées, tel le travail de Paul Pascon sur le Haouz de Marrakech, le soufisme fut également source de créativité. Max Weber souligne ce rôle de la pratique spirituelle quand il précise qu’une «croyance religieuse essentiellement mystique peut fort bien être compatible avec le sens des réalités pratiques ; elle peut même en être le soutien direct par suite du rejet des doctrines dialectiques. De surcroît, le mysticisme peut favoriser indirectement une conduite rationnelle» (Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme).
Le shaykh Sidi Hamza exprimait récemment cette pensée en des termes plus simples et plus clairs, lorsqu’il précisait que, pour lui, rien n’était supérieur au «aql», à la raison. Ce qui se passe, chez ceux auxquels il est donné de goûter aux vérités spirituelles, ajoute-t-il, c’est un élargissement des capacités rationnelles elles-mêmes, l’homme devenant capable d’accéder à des connaissances et à des sciences qu’il ne peut atteindre par la seule raison instrumentale.
Cela découle du fait que le concept de raison englobe, dans la conception religieuse, non seulement la démarche rationnelle conventionnelle, mais aussi, et surtout l’esprit, ou l’intellect, lequel nous habilite à être reliés à notre Créateur, jusqu’à atteindre ce que les soufis appellent le stade de l’extinction, stade auquel l’être humain devient le réceptacle des lumières divines, comme il ressort de la tradition sainte, bien connue : «Ma terre ne peut me contenir, ni ne le peut Mon ciel, mais le Cœur de mon serviteur croyant peut Me contenir».
Le monde de l’esprit auquel renvoient ces paroles divines n’est pas régi par nos catégories de perception, car nous percevons «l’extérieur des choses, comme le précise Sidi Hamza, mais l’intérieur nous reste caché et occulté. Le corps se trouve dans ce monde, mais le cœur (qalb), l’intériorité, est dans une autre dimension, un autre royaume» (Karim Ben Driss, Sidi Hamza Qadiri Boudchich, le renouveau du soufisme au Maroc).
Lorsqu’il accède à ce royaume, l’homme se rapproche de la station du vicaire de Dieu, évoquée dans le précédent article. Il se purifie, atteint une plus grande sérénité, ses mœurs s’améliorent, et il se soucie davantage des conséquences de ses actes sur sa vie éternelle, souci qui n’est toutefois pas exclusif au soufisme ou, de manière plus générale, à l’islam. Il est également présent particulièrement dans les traditions judéo-chrétiennes.
Ce qui distingue l’islam, c’est justement le fait qu’il ne sépare pas le temporel du spirituel, les actes religieux et profanes, et ne dissocie donc pas la prière de l’activité quotidienne du croyant (Seyyed Hossein Nasr, L’Islam traditionnel face au monde moderne). C’est pour cela que le travail qu’il exécute pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille est aussi digne que l’accomplissement de la prière et des autres devoirs religieux obligatoires.
Il en résulte notamment que, dans sa vie active, le soufi œuvre au perfectionnement de son travail, et donc à l’amélioration du produit qui en résulte. Mais il ne le fait pas uniquement parce que le marché ou la concurrence l’y obligent, ou parce qu’il est tenu de rendre compte à son employeur. Il le fait parce qu’il est conscient que Dieu est partout présent, et qu’il est témoin de toute action qu’il entreprend.
Au moment où tout le monde parle de moralisation et d’éthique, et où cette dernière occupe une place de plus en plus importante en matière économique (notamment dans les écrits du prix Nobel d’économie, Armatya Sen), le soufisme offre ainsi, à l’humanité tout entière, la méthode de cheminement spirituel permettant d’aider l’homme à mieux vivre sa vie terrestre, tout en se préparant à la rencontre avec son Créateur