Peut-on (ou doit-on) tout défendre ou y a-t-il des limites à l’acceptable ?

Un verdict sévère, s’il constitue un baume pour la société, n’est recevable par celle-ci que si toutes les formalités prévues pour un procès équitable sont réunies. Chose que les magistrats, en bon professionnels, savent bien

Et on continue, puisque c’est d’actualité. Dans l’affaire évoquée dans ces colonnes la semaine dernière (cf. La Vie éco n° 5016), il était question d’une personne, apparemment un intermédiaire, prétendant avoir le pouvoir d’intervenir auprès de magistrats, pour obtenir un verdict clément, le tout, bien évidemment, en contrepartie d’espèces sonnantes et trébuchantes. Des propos curieux, contenant des insinuations graves qui ne pouvaient laisser personne indifférent dans les milieux des professions judiciaires. Et donc, subséquemment, action, réaction : celle-ci ne s’est pas fait attendre, et quelques heures après avoir tenu ce discours surréaliste, son auteur a été interpellé par la police, en vue de sa présentation au parquet. A n’en pas douter, les charges qui l’attendent seront lourdes, et l’avenir judiciaire de l’individu s’annonce compliqué. Car, maintenant le débat prend brusquement une autre tournure.

En effet, on apprend par la presse qu’aucun avocat ne souhaite prendre la défense de l’inculpé, alors qu’il va certainement être jugé devant une Chambre criminelle, et que le verdict risque d’être, pour le moins sévère. Il n’est en effet pas de cas, ou disons assez peu, où l’on passe devant des magistrats, pour avoir diffamé …des magistrats, et on n’en doute pas, la solidarité professionnelle va jouer à fond. L’inculpé sera traité sans ménagement superflu, et, dans sa situation, l’aide, le concours et l’assistance d’un professionnel du droit ne seraient absolument pas de trop. Mais donc, aucun volontaire dans les rangs de la défense, ce qui ne manque pas d’interpeller. Si l’on interroge les robes noires quant à cette attitude, les réponses ne manqueront pas, et ne manqueront aussi pas de pertinence. Certains diront que l’inculpation est grave, et que, «diffamer des juges, ce n’est pas bien». D’autres soutiendront que l’intéressé savait bien ce qu’il risquait, et que donc, il l’aura cherché. Et d’autres encore estimeront que, vue l’inculpation, cela reviendrait à se mettre à dos tous les juges du Maroc, si l’on prenait la défense de cet individu…ce qui ne manquerait pas d’être nuisible pour l’avenir, et pour les futurs dossiers que l’on défendra devant des juges. Arguments censés, fondés et recevables, mais qui se heurtent à un droit sacré des citoyens: celui d’être jugé dans des conditions équitables, qui comprennent notamment l’assistance d’un avocat. Le débat est récurrent, et revient souvent, dès lors qu’il s’agit d’affaires particulières ou sensibles. Il s’articule autour d’une seule question, existentielle : peut-on (ou doit-on) tout défendre? Non, répondront certains juristes, il y a des limites à l’acceptable. Oui, rétorqueront d’autres, dont moi-même : un procès criminel sain est celui où toutes les parties s’expriment, argumentent, et bénéficient du concours de bons avocats. En effet, dans d’autres affaires, on défend bien des êtres abjects, odieux, poursuivis pour des meurtres affreux, des actes barbares, des parricides ou fratricides. Coupables de barbarie, de cruauté et de violence à l’égard d’autrui.

Alors, pourquoi ne prendrait-on pas la défense de quelqu’un dont la langue a certes fourché en tenant des propos inadmissibles, mais qui, au fond, n’a pas de sang sur les mains ? Sachant bien que, de toutes les manières, le dernier mot reviendra aux magistrats qui auront à statuer sur ce cas. Sauf qu’un verdict sévère, s’il constitue un baume pour la société, n’est recevable par celle-ci que si toutes les formalités prévues pour un procès équitable sont réunies. Chose que les magistrats, en bon professionnels, savent bien : ainsi, durant le procès public, ils s’adressent poliment à l’accusé, lui posent des questions sans aucune agressivité (même si l’agacement affleure…à fleur de peau, et on le sent bien), le traitent avec courtoisie, écoutent les longues et parfois interminables plaidoiries sans broncher, (et Dieu seul sait qu’une plaidoirie de trois ou quatre heures est fastidieuse, sauf pour son auteur)…Et au bout du compte, ces mêmes magistrats rendent des verdicts à assommer un ours ! Nul doute, l’épilogue judiciaire de cette affaire sera très intéressant.