Peut-on aller en Israël ?

Question : peut-on aller en Israël ?
A mon sens, oui. Oui, car ces deux peuples ont impérieusement besoin de l’intermédiation des tiers. D’oiseaux voyageurs tirant des passerelles
au-dessus des murs de pierres
et de haine que l’on érige entre eux.

Un bataillon de jeunes filles en fleurs, blondes et brunes, avance dans la lumière chaude du soleil matinal. Les adolescentes rient et plaisantent comme on le fait à leur âge. Dans leurs expressions, l’enfance n’a pas encore complètement disparu. Mais voilà, elles ont dix-huit ans. Et à dix-huit ans, ici, le temps de l’innocence brutalement s’arrête. Comme d’autres, ailleurs, porteraient un sac en bandoulière, sur leurs épaules à elles se balance un long objet noir. Long, noir et presque aussi haut qu’elles. Un objet de mort: une mitraillette.

Plus loin, on croise à nouveau d’autres soldates. Elles n’ont que quelques années de plus que les précédentes mais dans leur regard toute trace de juvénilité s’est envolée. Face à elles, contre un mur, cinq ou six hommes sont accroupis. On les a fait descendre d’un de ces minibus qui relient Ramallah à Jérusalem. Ou plus exactement Qalandia, le check-point placé sur la route entre les deux villes. Pour passer des territoires sous autorité palestinienne en zone israélienne, des permis spéciaux sont nécessaires aux Palestiniens. Quant aux Israéliens, dans le sens inverse, cela leur est tout bonnement interdit. Pour ces hommes dont, peut-être, les papiers ne sont pas en règle, ce n’était pas le bon jour pour se faire contrôler. La veille, un kamikaze palestinien a perpétré un attentat-suicide dans la ville de Natanya, causant plusieurs morts et des dizaines de blessés. Dans les journaux israéliens du jour, les portraits des victimes s’étalent à la une. Vers les Palestiniens arrêtés, les visages tournés, pour féminins et jeunes qu’ils soient, n’ont plus une once d’aménité. Durs et implacables, ils ne reflètent qu’un sentiment : le sentiment que l’on porte à l’ennemi.

Ces mots s’écrivent alors que le jour tombe sur Jérusalem. De la chaleur enveloppante, on passe d’un coup au froid piquant. Les transitions ici ne sont pas de mise. Pas de temps pour cela. La vie, la mort, l’amour, la haine, le bruit puis le silence, tout s’enchaîne et se juxtapose dans un troublant kaléidoscope. Cependant, rien de ce qui fait la folie des hommes et leur pathétique arrogance ne déteint sur celle dont on se déchire avec passion la possession. Jérusalem reste hors de l’emprise des êtres. De sa pierre blanche se dégage une beauté irréelle qui impose le silence à tous. Face à elle, un seul droit : se taire et écouter ce que dit le chant des oiseaux peuplant ses murailles.

Venir à Jérusalem aujourd’hui impose de venir en Israël. «Palestine de 1948» aussitôt rétorqueront ceux qui se refusent à prononcer jusqu’à ce nom. Pourtant, qu’on la nomme ou qu’on ne la nomme pas, il existe désormais quelque chose qui a cessé d’être la Palestine historique. Ce quelque chose, c’est une société constituée d’hommes, de femmes et d’enfants qui se vit intensément en tant qu’entité nationale. Quelle que soit l’illégitimité de la manière dont cela a été fait, il est désormais cette réalité. Et cette réalité s’appelle Israël.
Peut-on maintenant, quand on est marocain et le cœur profondément acquis à la justesse de la cause palestinienne, venir rencontrer celui-là même dont tout un peuple subit l’oppression? Peut-on, sans risquer de trahir ceux dont on soutient la lutte, se rendre sur la terre dont ils ont été injustement chassés ? En clair, peut-on aller en Israël ?

Lla ! Tatbiî hada ! La question à peine posée, déjà gronde le courroux de l’intransigeance. Le terme tatbiî, «normalisation», a empli le champ sémantique lors des années d’Oslo, quand la poignée de mains entre Arafat et Rabin a donné la latitude aux belligérants de se voir autrement qu’à travers le viseur du fusil. Du coup, le premier des Palestiniens ayant lui-même reconnu son existence, le tabou Israël est tombé. Des bureaux de liaison ont été ouverts et les contacts, jusque-là clandestins, se sont faits au grand jour. Cette «normalisation» des rapports est demeurée cependant frappée du sceau de l’infâmie, pour qui prendre langue avec «el adou sahyouni» est trahison. Depuis, l’éclatement de la seconde Intifada et la terrible dégradation de la situation sur le terrain qui s’en est suivie ont, de fait, rendu caduc le sujet. Les balles n’ont plus laissé place aux mots. Le processus de diabolisation a repris de plus belle et, de part et d’autre, on meurt. Certes, deux fois plus ici que là mais quand bien même. Chaque douleur est unique et tout fils qui tombe, palestinien ou israélien, c’est un cœur de mère qui hurle. Alors, question : peut-on aller en Israël ?

A mon sens, oui. Plus que jamais oui. Oui, car ces deux peuples ont impérieusement besoin de l’intermédiation des tiers. D’oiseaux voyageurs tirant des passerelles au-dessus des murs de pierres et de haine que l’on érige entre eux. La solution est-elle de rayer Israël de la carte et de transférer ses habitants en Allemagne comme le préconise avec fracas le président iranien ? On ne saurait corriger une injustice par une autre injustice et tenir de tels propos est d’une stupidité rare. La coexistence de ces deux peuples est leur seul avenir possible. Et pour qu’il puisse se bâtir un jour, leur regard sur l’autre devra s’humaniser. Le kamikaze palestinien et le soldat israélien ont souvent le même âge. Leur aspiration mutuelle serait de vivre normalement. Mais la tragédie de l’histoire les a transformés en machine à tuer et à mourir. Derrière la bombe de l’un et la mitraillette de l’autre, il y a des jeunes qui meurent de peur. Rappeler cela, c’est aider à voir au-delà de la figure honnie de l’ennemi et, par là, d’une modeste manière, jeter une petite pierre sur le chemin de la paix.