Petites mélancolies au quotidien

«Si tu ne veux pas crever de rage, laisse ta mémoire tranquille, abstiens-toi d’y fouiller». C’est Cioran qui donne ce conseil à celui qui, chaque fois qu’il va farfouiller dans sa mémoire, en sort contrarié, non par le passé qu’il se remémore mais par le résultat que cela donne lorsqu’il le compare avec le temps présent.

La mémoire est en effet un miroir parfois grossissant d’une réalité passée, laquelle une fois mise en balance avec celle d’aujourd’hui engendre une certaine nostalgie ; et la nostalgie tient souvent d’une forme de mélancolie. Lorsque la colère s’y ajoute, c’est de la «mélancolère». C’est peut-être contre la conjugaison de ces deux sentiments que le penseur franco-roumain, Cioran, mettait en garde. Mais l’auteur de L’inconvénient d’être né et de Syllogisme de l’amertume (deux beaux titres qui ne donnent pas envie de sourire) n’est pas toujours de bon conseil. Surtout lorsqu’il est mal lu ou est pris à un autre degré de lecture et de compréhension. C’est un misanthrope pessimiste qui aime rire, mais n’y arrive pas et pour cause. Voilà ce qu’il écrit à ce propos : «Excédé par tous. Mais j’aime rire. Et je ne peux pas rire seul». Ne pas pouvoir rire seul alors tout ce qu’on lit ou voit ici et maintenant vous y invite. Ce n’est pas ce que ressent celui qui va farfouiller dans sa mémoire. Lui, il est en colère ou en «mélancolère». Contrairement au homard qui, lui, se marre dans la nasse au beau milieu du menu fretin qui s’agite pour rien. Mais quittons la métaphore halieutique et essayons une petite revue de presse pour tâter le pouls de la société (le poulpe ?).

La lecture d’une grande partie de la presse censée informer sur la réalité de la vie politique et sociale chez nous est un exercice périlleux et qui, cela va de soi, ne donne pas envie de rire, ni même d’en rire. Il y a longtemps déjà qu’on ne cite plus la formule de Hegel qui disait que la lecture des journaux est sa prière quotidienne. D’autres prières se sont substituées à ce rituel depuis que l’information, qui était périodique à l’origine, puis quotidienne depuis plus d’un siècle, est devenue instantanée aujourd’hui. De plus en plus sous d’autres cieux, puis quasi quotidiennement chez nous, s’informer c’est entretenir la sinistrose et s’y engluer. Pour dénicher un titre, un sous-titre, voire un entrefilet de la première page à la dernière qui ne fichent pas le bourdon, il faudrait l’inventer. Certes, les professionnels continuent de nous seriner la fameuse et trompeuse loi qui veut que l’on ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure. Manque de bol, ceux qui sont à l’origine de cette pirouette disposent réellement de ces trains ponctuels. Voilà déjà une raison de ne pas se comparer aux autres lorsqu’on n’en a pas les mêmes moyens, ni la même histoire. Mais ce n’est pas là qu’un exemple car d’autres domaines bien plus vitaux sont concernés. Seulement voilà, ici la tendance est à celui qui brossera le tableau le plus noir du pays, de ses institutions, de ces hommes et femmes politiques ou autres. Et tous de se comparer, mais sans le dire, avec on ne sait quel régime, quelle démocratie, quelle modèle de société de par le monde. Bien sûr, ceux qui regardent à l’Est, et, plus loin encore, veulent nous amarrer à une région et à ses «modèles» sociopolitiques dont l’actualité tragique ou la carence démocratique ne donnent pas envie. Mais qu’importe, peut-être nourrissent-ils de la nostalgie pour une Arabie heureuse des temps fantasmés d’un Islam glorieux et triomphant. Est-ce donc là l’horizon indépassable qui nous est promis ? Le passé décomposé comme futur postérieur et comme projet de société. Les autres se hissent vers le Nord –cet Occident même tant honni par les premiers–, dont l’évolution démocratique et la richesse économique et culturelle comptent des siècles d’avance, des révolutions et des réformes radicales, des espérances et des aspirations portées par des penseurs et des leaders politiques dont les œuvres et l’action ont marqué  et marquent encore l’humanité.

Mais ce n’est pas ce débat – nécessaire- d’idées ou de croyance que l’on relève fréquemment lorsqu’on parcourt une partie de la presse écrite ou virtuelle. Le risque réside dans la sinistrose inoculée à travers le type d’informations que l’on monte en épingle. Aucune hiérarchie ne préside à cet étalage de titres sensationnels où le fait divers le plus trash, le moindre geste, le moindre rot sur Facebook d’une starlette de télé côtoie les débats politiques, les échanges virils entre futurs et ex-députés, membres de gouvernement et autres «faiseurs d’opinions» autoproclamés. Comme si la foule, que l’on confond avec le peuple, a une opinion. Et quand bien même, on évoquerait l’opinion, c’est pour la confondre avec la croyance dans une «sainte ignorance» entretenue à dessein. Dans la forme comme dans la présentation de tout cela, on ne distingue plus un débat d’idées important sur la peine de mort, l’égalité entre les hommes et les femmes devant l’héritage ou d’autres domaines vitaux avec une «pipolisation» de mauvais goût de l’information et de la communication en général. Bien entendu, tout cela est mené avec un sens aigu et maladif du misérabilisme, une vision pessimiste et noire qui ne laissent la place ni à l’espoir ni à l’espérance. Pas même au rire. Pas même à un petit sourire. Il reste à ceux qui ne se retrouvent pas dans cette morne plaine ni dans cette vallée de larmes à évoquer un passé récent, non pour dire que c’était mieux avant (car cela n’est pas vrai), mais au moins il y avait peu de bruit pour rien, moins de laideur et peut-être un peu plus de rires malgré tout. Voilà. Cette pensée semblera réactionnaire aux esprits, disons progressistes, même si ce mot a perdu de son brillant dans la noirceur ambiante. De la nostalgie alors ? Même pas. Encore que, comme disait Albert Camus, «la pensée d’un homme c’est avant tout sa nostalgie».