Petite philosophie du quotidien

S’il n’est pas rare d’entendre et de lire des vocables appliqués aux choses les plus triviales comme aux actes politiques les plus anodins, c’est que les trompettes de la renommée (certains médias et tribunes), ces amplificateurs de la vacuité, sont très mal embouchées.

Souvent, lorsqu’on dit de tels propos que ce sont des paroles de sagesse, on entend par là que la personne qui les tient est sinon un homme circonspect, du moins quelqu’un qui pèse ses mots ; la sagesse n’étant alors que l’autre nom de la prudence. Mais il est fréquent que des propos anodins soient considérés  comme des gages de sagesse, autre nom de la philosophie (sagesse, fondement de la philosophie), laquelle est mise, à son tour , à toute les sauces dans les conversations quotidiennes. On entend dire par ce joueur de foot, à peine alphabétisé, que «la nouvelle philosophie du jeu pratiquée par son équipe sous les conseils éclairés du coach, a donné ses fruits au vu du contenu déployé sur le gazon de l’équipe adverse». Bon, d’accord, on soigne un peu le style par respect pour le lecteur, mais c’est en gros le contenu des propos qui sont parfois tenus par ces sages en short crottés au sortir des vestiaires. Cette nouvelle critique du gazon pur est à Kant ce que la «Macarena» est à la méditation transcendantale.

Maintenant on va vous la faire en arabe dans le texte comme lorsque tel leader politique déclare : «Inna al falsafata al jadida allati ya tabannaha 7izbouna….9iwamouha takhli9o al7ayati fi chatta al mayadine…» (La nouvelle philosophie adoptée par notre parti est basée sur la moralisation de la vie dans nombre de domaines). Personne ne rigole ? Normal, c’est au quotidien que l’on entend ce discours perclus de vocables piqués aux penseurs et aux philosophes. Philosophie, morale, concept. Ah ! le concept chez les gens de la pub par exemple ou chez les producteurs de télé. Ils voient ce vocable dans n’importe quelle lubie gribouillée dans deux pages dans une novlangue où l’on trouve plus d’adverbes que de verbes. Quant à la simple phrase portée par un sujet, un verbe et un complément, elle relève pour eux de la haute poésie.

«La philosophie, disait Sénèque, enseigne à faire, non à dire». Pauvre Sénèque ! Il fut condamné à se suicider en s’ouvrant les veines par Néron, celui-là même qu’il avait la charge d’éduquer et de conseiller. Philosophe, banquier, sénateur, homme de lettres et conseiller du prince, Sénèque a exercé en tant qu’intellectuel au pouvoir tout en connaissant plusieurs fois, sous Caligula comme sous Néron, exils et disgrâce avant sa condamnation au suicide par son jeune disciple. Il pensait que «la vraie fidélité est établie sur la vertu». Mais qu’est-ce que la vertu pour ce grand maître du stoïcisme, cette philosophie de la constance et du bonheur ? Paul Veyne, professeur au Collège de France et spécialiste des études classiques et de l’Antiquité, a consacré un livre lumineux à Sénèque (édition Tallandier et désormais en poche collection Texto) et nous en livre avec  une réjouissante érudition didactique et moult explications historiques quelques réponses et tout ce qu’à été la vie, décrite comme un roman, de ce sage de «l’empire gréco-romain» né à Cordoue vers l’an I, soit la même année ou presque que Jésus-Christ.

Après cette digression quelque peu décalée -on le concède- au vu du sujet de la chronique, encore que… revenons à nos nouveaux philosophes, à leur abus de langage et autre atteinte à l’esprit. S’il n’est pas rare d’entendre et de lire des vocables appliqués aux choses les plus triviales comme aux actes politiques les plus anodins, c’est que les trompettes de la renommée (certains médias et tribunes), ces amplificateurs de la vacuité, sont très mal embouchées. De plus, leur fréquence est telle qu’il n’est plus possible de restituer le sens qui est le leur, ni de renvoyer les béotiens à leurs études ou leurs devoirs scolaires. Mais après tout, les vocables ne sont-ils pas comme les symboles, des notions que chacun charge de ce qu’il veut ? Mais, n’est-ce pas, diront certains, une forme de cette «philosophie de l’ordinaire» que certains intellocrates cathodiques ont mise au goût du jour récemment dans certains médias. Sauf que l’ordinaire ici ne renvoie jamais, en creux, à l’extraordinaire jeu de l’esprit qui exige culture et réflexion. Autre exemple de cette petite philosophie du quotidien que l’on charge de tout ce qu’on veut.  Vous connaissez ces bibelots représentant trois petits singes qui cachent l’un les oreilles, et les autres les yeux et la bouche. Dans la sagesse chinoise ancienne, ces postures représentent trois principes de la sagesse prônée pour être heureux dans la vie : tu ne dois pas voir ce qu’il ne faut pas voir, ni dire ce que tu dois taire, ni entendre ce qu’il ne convient pas d’entendre. Il nous arrive d’en trouver chez des gens qui les exposent comme des bibelots pour décorer leur cheminée. Ils les trouvent rigolos et espiègles comme tous les singes de la planète ramenés par tous les touristes du monde, sans plus. D’autres, plus politisés, les chargent d’une symbolique politique et «droitsdelhommiste», quand ils n’en font pas, comme il y a quelque temps, un acte de bravoure militante et d’engagement contre le régime policier qui condamne les citoyens à ne rien dénoncer en témoignant, ni entendre ni  voir les abus du pouvoir ou des autorités. Comme l’écrit si bien Jean Chevalier, un des auteurs du Dictionnaire des symboles (Robert Laffont Bouquin): «C’est peu de dire que nous vivons dans un monde de symboles, un monde de symboles vit en nous». Et voilà donc une véritable parole de sagesse mais que l’on peut charger de tout ce que l’on porte en soi.