Petite incursion africaine au-delà  des Pyrénées

Le cinéma «Mélies» organise différentes rencontres thématiques dont «Continent africain», rendez-vous annuel avec l’Afrique, auquel les cinéphiles de Pau ont pris goût.
«Les yeux secs», film de Narjis Nejjar,
a été projeté dans ce cadre, accompagné d’un débat sur la place des femmes au Maroc.

Paris, Place de la Bastille… ils étaient quelques milliers de manifestants à braver la pluie et le froid pour protester contre le mur de séparation érigé en Palestine. Là, dans cette petite ville de Pau blottie aux pieds des Pyrénées, ils sont bien une centaine de spectateurs à s’être déplacés pour le film Les yeux secs, de notre concitoyenne Narjis Nejjar. Ici comme là, s’exprimant sous des modes différents, une même qualité retient l’attention : l’intérêt porté à l’autre et l’ouverture qui s’effectue sur lui par empathie et curiosité intellectuelle.
Pau, chef-lieu des Pyrénées atlantiques, compte 80 000 habitants. Elle n’en possède pas moins une salle d’art et d’essai, le Mélies, qui, excusez du peu, reçoit 134 000 spectateurs par an ! Ce qui la situe, en termes de fréquentation, en cinquième position en France dans cette catégorie. Même pour un pays où la culture occupe une place de choix, la prouesse impose le respect. Que dire alors quand on ose la comparaison avec l’environnement dont nous sommes coutumiers ! Et comment ne pas en ressentir de la jalousie ? Au-delà des facteurs économiques et politiques, l’une des causes majeures des avancées de ce monde et des retards du nôtre est à chercher dans ce sens.
Dans le prolongement des films qu’il projette, le Mélies organise différentes rencontres thématiques dont «Continent africain», un rendez-vous annuel avec l’Afrique, auquel les cinéphiles palois ont pris goût. Les yeux secs a été projeté dans ce cadre, accompagné d’un débat sur la place des femmes au Maroc. Dans la salle, on comptait plusieurs membres des communautés africaine et maghrébine, mais pour l’essentiel, le public était palois. Après deux heures de projection, et malgré l’heure tardive (23 heures), celui-ci est resté sur place pour la suite du programme.
Le film qu’il venait de voir n’est pas à proprement parler un film de divertissement. C’est une œuvre qui use de la parabole et de la métaphore pour dénoncer une situation et délivrer un message dans le sens militant du terme. La réalisatrice n’a pas cherché à distraire mais à donner à comprendre. Or, c’est bien cela que ce public était venu chercher : une meilleure compréhension de ce qu’il entend et de ce qu’il voit. De prime abord, on peut se demander en quoi la problématique de la condition féminine en terre maghrébine est susceptible de l’intéresser, lui dont le regard fixe la ligne bleue des Pyrénées. Or, très vite, on se rappelle qu’il n’est plus aujourd’hui de barrières montagneuses ni d’océans pour cantonner les horizons de la pensée.
Dans le cas de figure présent, au-delà de la simple curiosité intellectuelle, l’intérêt suscité puise sa raison d’être dans les besoins de la coexistence culturelle. La présence de Marocains à Pau (la première communauté étrangère de la ville), la question du voile et l’intrusion de l’Islam dans les affaires du monde fait du sujet en question une problématique bien moins extérieure qu’il n’y paraît à première vue. Reste que ce désir de connaissance, cette volonté de débattre et de nourrir sa réflexion, cet effort fourni pour ne pas demeurer prisonnier des préjugés et des idées préconçues sont de formidables choses. Et combien salutaire en ces temps où les repères se brouillent et où les modes de vie sont soumis à de profondes mutations. Car, en définitive, à la sortie de ce type de rencontre, la constatation qui s’impose est que, partout, sourd une même angoisse existentielle ; celle d’un monde devenu brutalement trop grand et où l’on se sent de plus en plus perdu. D’où la peur, d’où le rejet à l’égard de ce qui vient d’ailleurs et qu’on peine à comprendre.
Comprendre, apprendre, s’ouvrir : des mots magiques. Il n’est qu’une grande dame pour en maîtriser l’art de la conjugaison. Cette grande dame est connue de tous. Elle est citée avec grandiloquence et moult effets de manche quand l’occasion le requiert. Mais, dans le même temps, elle reste, sous nos cieux en particulier, ce parent pauvre que l’on oublie sur un strapontin. C’est par son biais que les Pyrénées regardent vers l’Atlas. Que la Tour Eiffel envoie ses pensées à la mosquée Al Aqsa. Que les yeux se décillent et que l’esprit prend son envol. Cette grande dame se nomme Culture et son manque, par les temps qui courent, nous est plus cruel que jamais