Petit débat à  haut débit

«Ce qui se transmet, c’est justement ce qu’on appelle les traditions. Et ceux qui, à  chaque époque, pouvaient passer pour les plus lucides et les plus avisés, étaient précisément les personnes qui, jusque dans leur révolte contre les traditions, exprimaient l’attachement qu’ils leur vouaient…»

C’est une grande et vaine tentation que de vouloir reconstruire le passé. Elle est tout aussi vaine lorsqu’elle s’évertue à l’effacer. L’histoire ne se répète pas mais elle n’oublie rien. Elle distille à petite doses des éléments du passé pour maintenir la continuité du temps et donner du sens au présent afin que nous sachions d’où nous venons et, pour les plus entreprenants ou les plus optimistes, que nous fassions des projets d’avenir. C’est, dit-on, ainsi que se construit l’individu dans une «normalité» qui l’incite à continuer de vivre. Mais ne peut-on pas aussi appliquer cette théorie à une société ? La nôtre, par exemple, pour ne pas aller très loin ; celle-là même que nous avons construite cahin-caha dans un pays que nous croyons connaître et qui fait mine parfois de nous méconnaître. Parfois il nous fait la gueule mais que de fois il a raison de le faire.
Il n’est nullement question ici de faire dans la glose et l’analyse, ni dans le discours savamment pesant, outrecuidant et donneur de leçons, qui est souvent de mise lorsqu’est abordé un sujet de société. Nous avons suffisamment de «plumes expertes», d’«experts alertes» et de toutes sortes d’individus touche-à-tout verbeux qui vous emballent le sujet en trois coups de cuillère à pot dans un papier journal ou à haut grammage glacé. Ni vu ni connu, je t’embrouille. A lire ce qui s’écrit sur les questions de société tous les jours que Dieu fait, on a envie d’aller se recoucher et attendre le train des lendemains meilleurs. On ne compte plus les spécialistes, grands reporters, universitaires ou assimilés et éditorialistes écrivant sur tout ce qui bouge et même sur ce qui ne bouge pas : prostitution, religion, monarchie, culture, gouvernance, droits de l’homme, de la femme, des enfants, des vieux, des chiens, des homos, des travelos, des culs-de-jatte, des chômeurs diplômés ou non, du sida, de la police, de l’armée…
Qu’est-ce qu’on a oublié dans cet inventaire à la Prévert? Il reste peut-être à se demander : mais qui sont ces gens-là ? C’est quoi cette génération spontanée de plumitifs surgie d’une mare d’inculture pleins de dépit et de drames? D’où sortent-ils toute cette omniscience ? De quel savoir et de quelle compétence excipent-ils ? Quelle légitimité ont-ils pour apposer leur blaze au-dessous d’une montagne d’inepties et de s’installer dans la posture de savants rebelles et de redresseurs de torts ? On a beau réfléchir – mais rien ne nous y oblige, me dit un ami qui a tourné la page il y a belle lurette -, on est bien obligé de constater que nous vivons bien l’enfance – mais enfance turbulente – de tout ce que nous découvrons aujourd’hui: de la démocratie, de la libération ou de la liberté de l’expression et de la parole, de la culture, de la politique… Mais nous la vivons dans l’effacement du passé pour les uns et dans la posture de nostalgie pour d’autres. L’appel à la rupture sans ambages et sans bagages des premiers s’oppose à l’immobilité hiératique et à la raideur figée des seconds. Ceux, très nombreux et souvent agacés, qui ne se retrouvent dans aucune de ses postures en sont réduits à regarder ce grand cirque planter son chapiteau au beau milieu de la place publique. Quant à ceux qui peuvent en parler en connaissance de cause et des choses, ceux qui ont les mots et le savoir pour le dire, ceux-là sont et ont été, par le passé, tellement dégoûtés qu’ils se contentent aujourd’hui de cultiver leurs jardins intérieurs.
Mais puisque nos amis éclaireurs et sentinelles vigilantes de la pensée sont trop affairés dans leurs jardins, ou simplement assis sur les bancs publics jetant «des regards obliques» (comme dirait Brassens) sur le grand cirque de la place, convoquons deux penseurs de l’autre rive, un philosophe historien, Marcel Gauchet, et le fondateur de l’association lacanienne internationale, le psychanalyste Charles Melman, réunis lors d’un brillant face-à-face publié récemment dans l’hebdomadaire français Marianne. En contrepoint de la réforme de l’enseignement en France, annoncée puis retirée, les deux intellectuels ont évoqué la question de l’éducation et de la rupture de la chaîne de transmission. A cette question, et s’agissant de l’appréhension des changements et bouleversement sociaux, Marcel Gauchet dit : «En dépit de ce que suggère l’air du temps décliniste, nous ne sommes pas dans une situation sans issue : ne confondons pas des problèmes difficiles et qui demanderont du temps pour être surmontés avec des problèmes insolubles.» Dans le même ordre d’idées, Charles Melman ajoute : «Une précision liminaire : ce qui se transmet, c’est justement ce qu’on appelle les traditions. Et ceux qui, à chaque époque, pouvaient passer pour les plus lucides et les plus avisés, étaient précisément les personnes qui, jusque dans leur révolte contre les traditions, exprimaient l’attachement qu’ils leur vouaient…» Qu’est-ce que tout cela vient faire dans notre débat de société en éveil diront les plumes alertes de la pensée vagissante à haut débit ? Rien, sinon qu’il faut beaucoup d’histoire, de culture, de lecture et plus encore d’humilité pour fertiliser une pensée et la donner à lire.