Petit conte de la vie ordinaire

Qu’est-ce qu’une chronique d’humeur, lorsqu’on l’a mauvaise, sinon un vagabondage à  travers les mots ? Aujourd’hui, le journalisme, tous genres et langues confondues, est dans tous ses états dans ce pays que nous aimons chacun à  sa façon. Partout de par le monde, cette profession est malmenée par l’évolution des nouvelles technologies de l’information.

Enfant, il délimitait son territoire par des coussins dans une pièce unique remplie du bruit fait par les siens. Ils étaient nombreux, bavards et insouciants. Il lisait. Ils parlaient. Il rêvait. Ils vivaient. Pendant des années, il s’exila, comme dit le poète, «dans l’éternité du songe». Bien plus tard, il comprendra le sens de cette phrase plantée en lui comme une écharde dans une mémoire blessée. Ce sont d’abord les mots des autres qui ont fait écho à cette période lointaine. Des livres lus, des films vus et beaucoup de poèmes portés par une langue acquise de haute lutte, souvent par effraction, parfois par affection mais toujours avec ce sentiment étrange d’être un autre. «Je est un autre.» Cet étrange axiome rimbaldien fut une première réponse aux questions qui le taraudaient.

Désormais, il habitera cette langue étrange  comme on habite un pays étranger.  Réfugié linguistique ou exilé poétique ? Non, un simple passant entre les mots des autres qui passe son chemin, la mémoire en bandoulière et la tête pleine d’étoiles.

Qui est cet homme ? D’où vient-il ? Que fait-il parmi les siens devenus autres ? Cet homme-là mesdames et messieurs est l’un de nous. Il n’est ni meilleur ni pire que nous. Il est né parmi nous, parmi vous, vous qui lui parlez de votre pays comme s’il n’était pas aussi le sien. Mais peut-être n’avez-vous pas connu le même pays que lui. Peut-être n’êtes-vous point instruits des mêmes souvenirs, ni abreuvés de la même histoire que lui. Vous n’avez pas lu la même épopée. Celle qui ne s’écrit pas sur les tablettes en bois nacré, ni ne se crie sur les toits du tout-venant. Vous n’avez pas gémi sous les mêmes décombres des siècles passés, ni somnolé, à l’aube et à jeun, sous la même tablette coranique, cet avatar de l’IPad qui fait rêver les «sachants» d’aujourd’hui. Votre passé n’est pas composé des mêmes soubresauts ni des mêmes songes insensés. Pour vous cet homme est une fiction et vous avez forgé votre propre réel pour vous en convaincre. En effet, cet homme est une fiction. Mais il est des fictions dont la vraisemblance est un cinglant démenti à la représentation que vous vous faites de la réalité. Celle-là même que l’on déréalise peu à peu comme on détricote l’étoffe qui protège de la vérité ou de la lucidité. Et la «lucidité, disait René Char, est la blessure la plus rapprochée du soleil».

Arrivé ici, je sens qu’il est temps de marquer une rupture et de quitter la métaphore pour revenir à l’esprit de cette chronique, à savoir l’humeur. Mais qu’est-ce qu’une chronique d’humeur, lorsqu’on l’a mauvaise, sinon un vagabondage à travers les mots ? Aujourd’hui, le journalisme,  tous genres et langues confondues, est dans tous ses états dans ce pays que nous aimons chacun à sa façon. Nous sommes quelques-uns à le pratiquer selon des valeurs non établies et des règles qui ne sont édictées par personne. Partout de par le monde, cette profession -qui est pour moi plus une pratique qu’un métier, car dans celle-ci il y a profession de… foi- est malmenée par l’évolution des nouvelles technologies de l’information. Chaque jour, telle information se révèle inexacte et s’efface, non sans dégâts, devant le flot incessant d’autres informations. Et plus nous sommes informés, moins nous en savons sur le réel. Dans le même temps, jamais la peur n’a été aussi présente au quotidien et le pessimisme aussi oppressant, justement parce que nous  sommes «surinformés» ou croyions l’être. 

La quête de la vérité dont l’homme instruit ou moderne a fait une religion est plus que jamais un leurre. Les dernières révélations du site Wikileaks sont la parfaite illustration de cette vaste comédie humaine qui se joue entre les puissants de ce monde. Les chancelleries s’abreuvant aux sources de la presse, qui se sustente, à son tour, auprès des chancelleries, le tout dans une consanguinité des deux pouvoirs qui ne peut engendrer que des monstruosités ou du bruit médiatique. Dans un vieil ouvrage édité en 1960, Histoire et Utopie, le penseur franco-roumain E. M. Cioran écrivait lucidement ceci : «Seul un monstre peut se permettre le luxe de voir les choses telles qu’elles sont. Mais une collectivité ne subsiste que dans la mesure où elle se crée des fictions, les entretient et s’y attache. S’emploie-t-elle à cultiver la lucidité et le sarcasme, à considérer le vrai sans mélange, le réel à l’état pur ? Elle se désagrège, elle s’effondre. D’où pour elle le besoin métaphysique de fraude, cette nécessité de concevoir, d’inventer, à l’intérieur du temps, une durée privilégiée, mensonge suprême qui prête un sens à l’histoire, laquelle, regardée objectivement, ne semble en comporter aucun».