Penser pour le meilleur

Notre société a besoin d’intellectuels. Loin des empoignades
et du sensationnalisme en vogue, dans le calme de la réflexion et de l’analyse.
Leur rôle ? Dénoncer les injustices au quotidien, traquer et décrypter
les discours faussement modernistes, dénicher les idées, révéler
les talents…

Quitte à vouloir se prendre au sérieux, – ou passer pour vouloir l’être, comment ne pas tenter de répondre, de penser un peu avec cet homme cultivé, cet esprit agile dont l’humour grand siècle ne retire rien à la gravité de ses propos. Najib Refaif, dans le dernier numéro de La Vie éco(2) a posé une question essentielle.
«Dans quelle mesure, demande-t-il, une société comme la nôtre a-t-elle besoin d’intellectuels pour jouer, comme on dit, un rôle de sentinelle dans la cité ?»
La question mérite un livre, mais «réfléchir avec» nous changera de ce coutumier «penser contre», grâce à un certain «éditorialisme marocain», qui doit trouver son origine dans notre intemporelle «açabiya», qui rend impossible tout débat.
Quel rôle peuvent donc les intellectuels jouer ? Puisqu’il s’agit essentiellement d’écrire, de penser. Un rôle premier. Celui, essentiel, qui consiste à rendre plus respectable et plus vrai l’acte d’écriture ou de prise de parole. Ainsi, puisée à la source du vieux despotisme oriental en général et de l’arabe en particulier, une vieille tradition veut-elle que l’homme de lettres ou de talent endosse, trop vite, l’habit du poète de cour, qui s’il est bien nourri flatte et qui, s’il est disgracié pour un quatrain, décoche des flèches en direction de son ancien maître.
Ce que doivent être les intellectuels ? Ni hagiographes, ni apologues, ni pour autant locataires plein de morgue d’une inaccessible tour d’ivoire. Difficile aujourd’hui, car on a habitué le public à feuilleter son journal dans l’arène.
Le sensationnel, révélateur de la psychologie des foules, l’emporte sur le nuancé, la mesure, la probité. L’analyse, qui ne sert ni ne nuit à personne mais s’attaque ou défend des principes, se vend mal.
On remarquera alors comment, de donner des explications, certains en sont venus à demander des explications. C’est le métier de ces «journaux à mission» montés de toutes pièces, et en flèche, complaisamment financés, dont les patrons ne méritent pas d’écrire une ligne, car ni formés, ni rigoureux, ni obsédés par l’idée de la vérité. Plus par celle de son monnayage. Qu’il s’agisse de publications ultra ou anti : elles sont toutes malsaines et dangereuses, à terme. Ecrire, s’énoncer dans la cité supposent une éthique du dire et du dit. L’intellectuel sait, en bon Grec, que lorsque les dieux s’accouplent aux humains, ils peuvent souvent donner naissance à des monstres difformes. Difformité : qu’il s’agisse de flatter ou de diffamer. Mais la tragédie encore, c’est que les deux payent. A la source ou en kiosque, les deux rapportent, malheureusement.
Si l’on sait allier l’esprit et le cœur, qu’importe d’où l’on vient
Le rôle de l’intellectuel. Un rôle citoyen. Dénoncer, refuser cette insémination artificielle entre des pouvoirs, des médias, une «société civile de communication», tout ce discours «rebelle ex-nihilo» ayant donné naissance à ceux que l’on croit être nos intellectuels : nos nouveaux indignés.
Ceux qui n’ont pas souffert la brûlure du tison, mais qui, pour se torturer eux-mêmes, ont aujourd’hui la plume, la bougie et la caméra révoltées. Et bien sûr, la compassion des gens qui ont bien dîné. Fermez vite ce râtelier médiatique auquel tout le monde mange trop bien.
Une mission périlleuse pour nos intellectuels. Car d’un courage d’aujourd’hui.
Découvrir nos Tazmamart ordinaires. Ceux, par exemple, dans lesquels ces jeunes petits managers à la faconde très anglo-saxonne, ces féodaux à bretelles enferment leurs employés qu’ils payent mal, dont ils bafouent les droits et la dignité, tout en courant après la reconnaissance solidaire, les soirs de galas. Combattre la «raison cynique», décrypter le discours moderniste dont se parent les nouvelles formes de l’avilissement : voilà ce que peuvent faire nos intellectuels. Avec une plume, un pinceau, ou une caméra, si ça leur chante.
Ceux que peuvent faire de grand nos intellectuels ? Etre des dénicheurs d’idées, des révélateurs de talents. Des êtres qu’une spiritualité, qu’une certaine vision de l’Homme empêche de succomber à ce nihilisme facile et jouissif de la vieille garde qui compte de jeunes émules qui, de ressasser, font l’économie d’un travail sur eux-mêmes qui les conduirait à se déprendre et de la martyrologie et d’un post-colonialisme emprunt de diverses théories du complot.
Et c’est là que l’on peut rejoindre le point de vue de Najib Refaif, sur cette idée que notre société est encore trop loin de celles qui ont donné naissance à l’intellectuel universel, pour se payer le luxe de refuser l’intelligence, le talent, l’inventivité là où, tout simplement, elles se trouvent : entreprise, cabinet d’études, université, ambassade, grande institution privée ou publique, salle de rédaction, atelier d’artiste, télévision, radio, etc. Chacun de nous sait quelque chose.
Empêchons-nous de tomber dans ce piège trop français, qui consiste à baver devant des intellectuels clinquants dans la béatitude élitaire, joutant dans la bienpensance avec l’argent du pauvre contribuable français qui, lui, ne lit pas Heidegger !
Si l’on sait allier l’esprit et le cœur, qu’importe d’où l’on vient.
Spinoza a gagné sa vie en fabriquant des optiques et des lentilles. Sans doute que de polir des verres lui aura aussi appris à voir !
Najib Refaif pose cette question il est vrai, un peu sur le coup de la colère. Mais on peut penser qu’il problématise aussi, profondément, et à long terme.
Ainsi, dans les interstices de cette meilleure façon de penser qui le préoccupe se lit-il, peut-être, qu’il faut ré-apprendre à penser pour le meilleur. Qu’il soit remercié d’être des rares à s’en inquiéter

Une des missions
de nos intellectuels ? Découvrir nos Tazmamart ordinaires. Ceux, par exemple, dans lesquels ces jeunes managers à la faconde anglo-saxonne, ces féodaux à bretelles enferment leurs employés qu’ils payent mal, dont ils bafouent les droits
et la dignité, tout en courant après
la reconnaissance solidaire,
les soirs de galas.