Penser le Maghreb

Le Maghreb est un sentiment réel. La preuve, on n’a jamais cessé d’en parler dans tous les pays formant le Maghreb, dans toutes les phases de l’histoire contemporaine.

On ne peut réaliser que ce qu’on a au préalable conçu et pensé. Le Maghreb est un sentiment réel. La preuve, on n’a jamais cessé d’en parler dans tous les pays formant le Maghreb, dans toutes les phases de l’histoire contemporaine. Mais ce sentiment, réel, n’a pas encore trouvé son aboutissement. Pourquoi donc ce fossé entre l’idée ou l’idéal et la réalité ? Le Maghreb a-t-il été pensé, pour reprendre l’idée de ce philosophe français, Edgar Morin, dans son célèbre ouvrage Penser l’Europe ? Nous avons aussi un cadre juridique, celui du Traité de Marrakech du 17 février 1989, dont nous célébrons aujourd’hui l’anniversaire. Mais ce cadre a-t-il été suffisamment pensé ? Est-il toujours d’actualité ? Deux chefs d’Etat signataires du traité de Marrakech, qui posaient du haut de l’Hôtel de ville de Marrakech, ont été emportés par les vents du printemps arabe, Ben Ali et Khaddafi. Aucun des chefs d’Etat signataires du traité de Marrakech n’est aux commandes. Ils sont morts ou écartés du pouvoir.

Bien sûr, un traité engage le pays et non son signataire, mais le traité de Marrakech n’a de valeur que symbolique, puisque dans les faits le Maghreb n’existe pas. Dans l’esprit des rédacteurs du traité, on transposait le précédent du traité de Rome qui a institué l’union de l’Europe. Les experts qui devaient veiller sur la mise en place des structures de l’union en herbe et sa mise en œuvre avaient les regards rivés sur les étapes parcourues par l’Europe, depuis l’union douanière jusqu’au marché commun. Mais le Maghreb n’est pas l’Europe, et nos trajectoires ne sont pas les mêmes. Devant l’assurance affichée par quelques experts, il fallait laisser parler les faits, et les faits ont, depuis belle lurette, parlé.

Il est vrai qu’un accord, pour qu’il soit viable, est un accord  entre les pensées et… les arrière-pensées. Or pour les arrière-pensées, on n’était jamais sûr qu’il y avait accord. Chacun lisait les clauses du traité comme il l’entendait. Le Maroc s’est empressé, en décembre 1995, à demander le gel de l’UMA, suite à l’agissement de la diplomatie algérienne à torpiller une résolution des Nations Unies jugée favorable au Maroc sur le Sahara…Et les Algériens n’ont jamais pardonné l’imposition de visas à leurs ressortissants suite à l’attaque terroriste d’Atlas Asni à Marrakech, en 1994. Ils y répondirent par la fermeture des frontières. C’était les arrière-pensées qui prenaient le dessus sur les pensées.

Il y eut une éclaircie en 1999, avec un nouveau locataire à la Mouradia et un nouveau règne au Maroc. La presse internationale dans cet été titrait sur l’imminence de l’ouverture des frontières et la normalisation entre le Maroc et l’Algérie. On connaît la suite. Il y eut tout de même une tentative pour requinquer ce corps moribond, en décembre 2001, à l’occasion d’une réunion des ministres des affaires étrangères des pays du Maghreb à Alger, en vue d’un sommet. Quelques fins observateurs avaient fait, à la suite de cette réunion avortée, le requiem de l’UMA.  Il ne resta de l’UMA que le cérémonial des télégrammes échangés les 17 février de chaque année. Du surréalisme qui frise l’humour noir, dira le journaliste algérien Lkhader Bougaïla.

Mais on n’en est plus là. Le contexte a changé, et les peuples sont des acteurs. On ne peut bien sûr éluder les dossiers qui bloquent, à leur tête l’affaire du Sahara. C’est la pierre d’achoppement de l’édifice maghrébin. Certes. Mais est-elle cause ou symptôme ? La question mérite qu’on s’y attarde. Laissons aux officiels le soin d’explorer les voies de règlement de ce conflit, mais essayons dans la société civile de poser la question sur la nature de ce conflit, sans pour autant compromettre les relations entre les peuples. J’ai en mémoire la discussion avec un sécuritaire marocain, il y a plus d’un lustre, qui se gaussait de la société civile, et qui me disait de manière péremptoire : «Au Maroc et en Algérie, il n’y a que l’Etat, du moins dans nos rapports respectifs»… La marge de manœuvre de la société civile pour peser sur les relations maroco-algériennes était jugée minime, voire nulle. On ne peut plus, dans le contexte du printemps arabe, mettre sous le boisseau le rôle des peuples et des forces vives des peuples maghrébins. Ils pèseront dans l’avenir. N’a-t-on pas vu ressusciter un vieux concept : «Le Maghreb des peuples» ? J’avais bien dit que le traité de l’UMA présente quelques anachronismes. Comment ce cadre juridique, qui devrait rendre compte d’une réalité sociologique, continue-t-il à s’appeler «Maghreb arabe», appellation forgée dans les années 40 par le panarabe Satti Houssari ? Et si le Maghreb était maghrébin, c’est-à-dire arabe, amazigh, andalou, africain, méditerranéen, et aussi pour une large part, turc… à savoir multiple. Une anomalie que l’actuelle Constitution marocaine a corrigée.

A l’issue de la visite du chef d’Etat tunisien Moncef Marzouki, il était question plus de la Déclaration d’Agadir qui institue une zone de libre-échange entre les pays riverains du sud de la Méditerranée…C’est plus pertinent et plus pragmatique… C’est une plate-forme à explorer, plus pragmatique et plus ambitieuse, qui ne renie pas le Maghreb, tout en l’enrichissant. Car l’Egypte, pour une grande part, est maghrébine. Savez-vous qui a construit al Azhar ? Et si on parlait des Etats-Unis d’Afrique du Nord !