Penser demain

Quartier du Maârif, Casablanca. Un embouteillage monstre s’est formé au niveau des boulevards Massira El Khadra et Zerktouni. Il est pourtant 20h30 et nous sommes un jour de semaine. Se passe-t-il quelque chose de particulier ? Non, pas grand-chose. Un thermomètre certes en hausse, la présence estivale des Marocains de l’étranger, mais, au-delà, c’est à la nature d’un trafic qui perd toute mesure que l’on a affaire. Jour après jour, la circulation à Casablanca prend des allures hallucinantes au point de commencer à rappeler celle des mégapoles asiatiques ou sud-américaines.

A ce stade, la ressemblance avec ces dernières s’arrête là mais il y a fort à parier que, dans les années à venir, elle ne s’y limitera pas. Et pour cause : Casablanca enfle à vue d’œil. Le phénomène qui la frappe s’étend à l’ensemble de la planète. Il est celui d’une accélération sans précédent de l’urbanisation. D’ici 2030, 60% de la population mondiale vivra dans les villes : elle était de 10% en 1900. Les pays du Sud sont concernés en priorité.

En 2015, soit dans moins de dix ans, 23 des 27 villes de plus de dix millions d’habitants et 36 des 44 villes de plus de cinq millions s’y situeront. Alors que l’Afrique, le continent le moins urbanisé à ce jour, connaît la croissance la plus rapide (4% pour la période 2000-2020), d’ici 2020, la Chine va créer 400 villes nouvelles et enregistrer, avec l’exode de 300 millions de ruraux, la migration la plus spectaculaire de l’histoire. C’est dire la dimension d’un processus dont les retombées sur les sociétés non ou peu industrialisées seront considérables en termes de destructuration et de modification des modes de vie.

Outre l’amplification de la circulation automobile, les signes visibles du phénomène s’observent dans ces silhouettes à la dégaine mal assurée et à l’expression un peu perdue que l’on croise à intervalle régulier. La plupart du temps, le chemin de la ville est pris en solitaire mais il arrive qu’il se fasse en famille. Un baluchon sur l’épaule, la jellaba aussi usée que le visage, il vous accoste en vous montrant d’un mouvement ample les bouches qu’il a ramenées avec lui et qu’il ne peut plus nourrir là-bas.

Ce geste terrible qu’il ne se serait jamais permis dans son environnement natal, il l’ose ici : tendre la main. Comme si le village et la terre d’origine quittés, tout le socle de valeurs sur lequel se construit l’individu s’effritait. Parler d’individu est en vérité erroné, le processus d’individualisation ne commençant qu’à l’arrivée, dans l’espace anonyme de la ville. Dans le village, on est membre d’un groupe, partie d’un tout. Sans ce tout, on ne représente plus grand-chose. Dépouillé de son ancrage, on devient tel un fétu balloté par les flots. Ce sont ces êtres à la dérive que la ville, ogresse insatiable, avale et régurgite en autant de mutants méconnaissables.

L’attraction de la ville n’est pas un phénomène nouveau. Tous autant que nous sommes (ou plus exactement nos familles), avons, à un moment donné, débarqué de quelque part. Quand on se souvient qu’il y a exactement un siècle, Casablanca ne comptait que 25 000 habitants, on mesure l’importance des flux migratoires qu’elle a connus. Et dont nous sommes le fruit. La différence, et elle est de taille, c’est qu’à l’époque, la ville naissait. Elle se construisait. Immense chantier, elle avait besoin de bras pour l’édifier.

Ceux qui quittaient leur village pour s’y fixer étaient assurés d’y trouver du travail. Ils étaient surtout disposés à prendre tout ce qui se présentait à eux. On n’est plus dans le même cas de figure aujourd’hui. La machine a remplacé l’homme et, de celui-ci, surtout quand il se réduit à des bras, le besoin se fait moins grand. A cela s’ajoute la fin des années fastes où la croissance caracolait partout. Une seule donnée demeure intangible : la misère qui pousse à partir.

La misère et le sentiment que, là où on est, aucun avenir n’est possible. Avec le développement des technologies de communication, il est donné à voir ce qui existe ailleurs, d’où un décuplement de l’attractivité de la ville et, au-delà, des rivages plus lointains. Sous l’émigration interne et externe, Casablanca, comme toutes les villes du monde, explose. A ceux qui viennent de l’intérieur du pays s’ajoutent ceux qui passent la frontière et nous arrivent d’autres contrées.

La présence étrangère commence à se faire sentir dans notre environnement. Notre paysage humain se diversifie et cela est heureux sur un plan strictement culturel. Reste à savoir comment, après avoir été l’étranger chez l’autre, nous allons nous comporter sur la durée vis-à-vis de l’étranger chez nous. Hier, celui présent sur notre sol l’était en tant que conquérant et notre rapport à lui s’inscrivait dans la logique coloniale. A notre tour, nous recevons des gens jetés sur les routes de l’exil par les plus cruelles des nécessités. Nos rues se colorent sous l’afflux des migrants de ce continent noir, dont nous sommes aussi, en partie, les fils. Saurons-nous continuer à être à la hauteur de l’hospitalité que nous revendiquons comme l’une de nos plus grandes traditions ?

De quoi sera fait notre avenir ? La rapidité avec laquelle l’environnement le plus immédiat se modifie amène à se poser en permanence la question. Il y a lieu de s’interroger et surtout de penser les changements en cours et à venir. Notre société, à l’image des autres, se mondialise. Cela signifie qu’elle deviendra plus composite et plus complexe. Plus riche humainement parlant mais plus fragile aussi en raison du risque de voir les zones d’exclusion aller en s’élargissant. Réfléchir tout cela n’est pas une mince affaire. Il faut pourtant s’y mettre. Au plus vite et au mieux.