Pense avec les loups

Lorsque le vieil homme paisible au «sebsi» se fit présenter le loup mangeur d’enfants, il lui arracha tous les crocs à  l’aide de la grosse pince qu’on lui avait fournie. Puis il le libéra en lui criant, devant la foule médusée : «ewa m’chi daba l’ddine d’yemmak takoul s’ouihla».

La fin de l’année 2006 a enregistré un fait divers écolo-animalier sur les hauteurs de Bab Berred, dans la région de Chaouen, qui ne devrait pas passer inaperçu. Judicieusement rapporté par le quotidien Al Ahdath al Maghribiya (27/12/06), le fait – pas si divers que cela – oppose l’administration des Eaux et forêts du coin aux habitants d’un village qui auraient tué le loup qui, lui, a attaqué un enfant de chez Eux. Grièvement blessée (le loup en question a arraché, comme le précise Al Ahdath, une partie du nez, de l’épaule et de la cuisse du gosse), la victime fut rapidement hospitalisée et soignée à Tétouan. Une chance inouïe lorsqu’on sait que Bab Berred, ce n’est pas «la porte à côté» et, comme son nom l’indique, qu’il y fait un froid de canard. Mais voilà qu’à défaut de canard, le loup a failli manger un enfant. N’eût été la frayeur du gamin, tout cela aurait un petit côté conte d’enfant et de loup. Et comme dans les histoires de mômes, tout est bien qui finit bien puisque la victime est hors de danger. Seulement voilà que les Eaux et forêts s’en mêlent et poursuivent en justice les jeunes du village qui avaient, eux-mêmes, poursuivi et descendu le loup. En effet, selon les gardiens de la faune et de la flore, il est interdit de tuer le loup qui est considéré – à juste et au même titre que d’autres animaux – comme une espèce protégée parce qu’en voie de disparition. Avouez que l’on ne peut cacher son admiration devant la diligence des autorités de la forêt, si promptes à défendre l’écosystème, alors que dans les villes les gens des communes ne sont pas fichus de dégager une benne à ordures qui pue en bas de votre immeuble.

Mais, on a beau aimer et respecter la nature, y vivre et en vivre comme c’est le cas des jeunes villageois poursuivis, il ne faut pas pousser l’expression de la loi jusqu’à caricaturer la défense de l’environnement en copiant sur le loup des Pyrénées ou l’ours des Alpes. C’est comme la chasse au sanglier au Maroc : un coup c’est halal de lui faire la peau et les autorités vous incitent même à sonner l’hallali ; une autre fois c’est interdit, notamment le vendredi, sous peine d’amende. Quant à le bouffer, c’est une autre histoire frappée d’autres interdits. Par ailleurs, ce qui est insensé c’est d’avancer, comme le font les juristes pointillistes, que nul n’est censé ignorer la loi ; comme si tout le reste en matière de loi avait été réglé et emballé. Allez dire à un jeune de Bab Berred qui se les gèle dans ce nulle part accroché à flanc de montagne, et qui voit un loup dévorer l’unique coq de la famille, que ce n’est pas bon pour l’écosystème de tuer le fauve ! On sait que même dans les pays où l’Etat a réglé les problèmes des infrastructures des zones enclavées, ceux de la scolarisation des enfants de la montagne, des aides et subventions aux éleveurs et cultivateurs, on sait donc que le loup est toujours un loup pour l’homme du coin. Comment dès lors ne pas s’étonner que l’on veuille appliquer ici scrupuleusement les principes d’un Etat de droit à un état naturel, quasi sauvage et somme toute délaissé ?

Mais laissons ce ton grave de l’édito compassé et passons chez les loups. Il y a sur les relations entre le loup et l’homme toute une littérature, et de nombreuses légendes ont été forgées. Mais il y a aussi des anecdotes savoureuses dont celle-ci. Il était une fois un loup qui dévorait de nuit tout les animaux domestiques du village. Excédés, les habitants décidèrent d’organiser ensemble une battue pour capturer le loup vivant afin de lui infliger un supplice. Une fois le loup ramené au village, chaque habitant proposa des techniques de torture les unes plus insoutenables que les autres. A l’écart de la foule avide de vengeance, se tenait un vieil homme paisible qui tirait sur son sebsi (pipe à cannabis), le regard vague et indifférent. Le chef du village se tourna vers lui et lui demanda de participer comme les autres au procès du loup. Après une longue réflexion, le vieil homme leur demanda de lui apporter une grosse pince. Lorsqu’il se fit présenter le loup ligoté, les quatre pattes en l’air, il lui arracha tous les crocs, puis le libéra en lui criant, devant la foule médusée : «ewa m’chi daba l’ddine d’yemmak takoul s’ouihla» (traduction approximative et qui ne donne rien en français : «Ta mère ! Va donc maintenant bouffer du melon d’eau»). Faut-il préciser que le vieux était «chargé» (rapport à la fumette) et que c’était de la bonne. Dans le coin, ce n’est pas un scoop. Pas plus que de penser avec les loups ou de faire la peau à un animal sauvage qui dévore votre enfant ou votre chèvre.

Cela dit, et pour clore avec un sourire, méditons ce conseil en forme de pensée sauvage : «Il ne faut jamais vendre la peau du loup pendant que la bête est encore dedans» n