Pauvreté et fracture politique

Il faudrait s’interroger sur les contours de la responsabilité dans
la définition et l’exécution d’une politique de lutte contre la pauvreté aux différents niveaux de
la gouvernance nationale et locale…
Pour éradiquer la pauvreté, la réforme politique n’est pas une option parmi d’autres : c’est un impératif.

Le lancement de l’initiative de développement humain constitue un énorme défi pour la communauté nationale. Une telle initiative se fonde, entre autres, sur deux faits marquants : l’ampleur de la pauvreté dans notre pays -près de la moitié de la population vit dans une situation de vulnérabilité- et la résistance du fléau aux efforts consentis pour l’endiguer. Les difficultés rencontrées pour éradiquer la pauvreté témoignent de la complexité du phénomène. Cela fait des années que le Maroc a mis en place une stratégie sociale axée sur la lutte contre la pauvreté. Une stratégie articulée autour de quelques orientations principales : accès des populations défavorisées aux services sociaux de base ; ambitieux programmes d’équipement rural (eau potable, électrification, routes ruralesÂ…) et d’assistance sociale. Quel bilan? Il est paradoxal de constater qu’il est peu défendu par les politiques qui l’ont inspiré et consolidé notamment dans la phase de transition démocratique. Pourtant la stratégie a été couronnée de quelques succès. Y a-t-il du neuf dans la récente initiative ? Il convient de se rendre à  l’évidence : les déterminants de la pauvreté, ses caractéristiques évoluent. Il fallait renouveler le diagnostic, les politiques, tirer profit des programmes mis en Å“uvre dans le passé. Là  aussi, la nouvelle approche s’appuie sur le patient travail mené par l’Agence de développement social tant sur le ciblage des populations, l’appui aux activités génératrices de revenus, les mécanismes institutionnels, la dimension territoriale… Mais dans ce renouvellement de l’approche il y a un hiatus. Les causes politiques et institutionnelles de la pauvreté ne sont pas mises en avant. Pourtant, elles sont indissociables des causes économiques et sociales. Certains vous diront à  quoi bon s’intéresser à  la démocratie et à  ses subtilités quand le problème de l’heure consiste à  faire face à  la pression de la demande sociale et aux contraintes économiques brutales ? Selon moi, il faudrait plutôt savoir pourquoi la fracture sociale se double d’une fracture politique entre le peuple et ses représentants. Il faudrait s’interroger sur les contours de la responsabilité dans la définition et l’exécution d’une politique de lutte contre la pauvreté aux différents niveaux de la gouvernance nationale et locale… Alors que nous inaugurons une nouvelle phase de lutte contre la pauvreté, notre questionnement reposera essentiellement sur cette interrogation : pourquoi les mécanismes institutionnels de la démocratie représentative ne sont pas suffisamment actionnés dans l’élaboration et la mise en Å“uvre de la politique de lutte contre la pauvreté ? Pourquoi privilégier des formes alternatives de « responsabilisation» qui ont pour nom : les Fondations, les Fonds spéciaux, les Agences de région…Sont-elles plus satisfaisantes du point de vue de l’efficacité ? C’est discutable. Le sont-elles du point de vue de la représentation ? Assurément pas. On ne peut les considérer ni comme un pilier ni même des béquilles de la démocratie. A renforcer leur rôle ne risque-t-on pas d’observer une dérive en termes d’imputation des décisions publiques ? Il semble en effet qu’on assiste à  la substitution progressive d’une légitimité technique à  une légitimité démocratique. Il y a là  un paradoxe. On ne peut construire la démocratie sans démocrates. Oui, mais on peut encore moins le faire en vidant les institutions représentatives de la substance de leur responsabilité. Dans la phase actuelle, le Maroc a peut être besoin d’une Monarchie exécutive. Mais il a aussi besoin d’un système institutionnel équilibré. Le check and balance est le cÅ“ur de toute institution démocratique. Cela signifie que les mécanismes de gouvernance à  plusieurs niveaux nécessitent des procédures d’imputation claires. Autrement, des malentendus brouilleront la responsabilité politique exigée par les citoyens de leurs représentants. Les conséquences d’une telle évolution sont un manque de visibilité et un déficit démocratique évident vis-à -vis des mécanismes de responsabilité. Mettre fin à  la pauvreté humaine nécessite un Etat volontaire, qui crée les conditions politiques aux réformes. Par dessus tout, cette ambition nécessite un espace démocratique dans lequel la représentation politique puisse exprimer ses choix, agir pour une distribution équilibrée du pouvoir. C’est seulement ainsi que les ressources appropriées seront investies dans les priorités du développement humain. Pour éradiquer la pauvreté, la réforme politique n’est pas une option parmi d’autres: c’est un impératif.