Pas de sécurité sans respect des droits de l’homme

la politique de la chaise vide pratiquée par l’AMDH et les autres ONG qui boycottent le forum ne convainc pas par sa pertinence. Au contraire, en dépit d’une régression qui paraît attestée, la participation à  ce forum offre l’occasion d’occuper le terrain. De porter et d’approfondir le débat sur
la place publique

Après une première édition au Brésil, le Forum mondial des droits de l’homme se tiendra à Marrakech du 27 au 30 novembre. Cinq mille participants parmi lesquels des grands noms internationaux sont attendus. Pour le président du CNDH, Driss El Yazami, le choix du Maroc pour organiser cette grand-messe est «une reconnaissance de la vitalité des institutions nationales et des organisations de la société civile œuvrant dans le domaine des droits de l’homme». Seulement voilà, à quelques jours de la tenue du forum, le torchon brûle de plus belle entre les autorités et certaines des ONG parmi les plus actives de la place. Ce dimanche passé, les militants de l’AMDH, dont pas moins de 48 activités ont été interdites en l’espace de quatre mois, ont organisé un sit-in devant le Parlement pour dénoncer la multiplication des entraves dont leur ONG, à l’instar d’autres, est l’objet depuis l’été. Des entraves pour lesquelles, fait inédit, l’AMDH vient d’intenter un procès au ministère de l’intérieur. Cependant, en dépit de la partie de bras de fer dans laquelle elle est engagée, l’AMDH semblait a priori ne pas vouloir jouer la politique de la chaise vide. Et avait été donnée participante  au forum quand d’autres ont rapidement annoncé son boycott (Attac Maroc, Al Adl wal Ihssane, ASHDOM). Mais, ce dernier week-end, dans la foulée du sit-in devant le Parlement, un communiqué a fait savoir qu’«il était inconcevable que l’AMDH se rende à ce forum dans la mesure où la répression exercée sur l’association ne s’est pas arrêtée».

L’AMDH comptant parmi les grandes organisations marocaines des droits de l’homme, son boycott  fait désordre. Et n’est pas une bonne nouvelle pour les organisateurs du forum. D’autant que, une semaine plus tôt, l’organisation internationale Human Right Watch a donné de la voix en demandant officiellement au Maroc d’arrêter d’entraver arbitrairement les activités pacifiques de ces organisations. L’image d’un Maroc Etat de droit que la tenue de ce forum dans le Royaume veut promouvoir en prend un coup. Mais, dans le même temps, la politique du boycott sert-elle dans le contexte actuel les intérêts de la cause des droits de l’homme au Maroc ? Pour le Royaume, surtout depuis la dernière décennie, le regard porté sur lui à l’international est important. La volonté des autorités de renvoyer l’image d’un pays résolument engagé dans la voie démocratique a aidé les démocrates marocains dans leur combat. Même si, et il est important de le rappeler, c’est d’abord à cette lutte en elle-même, commencée dans les années 70 et portée par des militants dont certains lui ont sacrifié leur vie, que le pays doit d’avoir changé de visage. Mais, avec le développement du jihadisme et l’émergence de l’EI qui, après Al Qaïda, menace directement les intérêts occidentaux, la donne n’est plus la même. Aujourd’hui, l’Occident attend en tout premier lieu d’un pays comme le Maroc un apport sur le plan sécuritaire. Ce que celui-ci lui assure avec efficience comme le confirment les récents propos de l’ambassadeur du Maroc à Bruxelles sur l’aide apportée par le Royaume à la Belgique pour déjouer plusieurs attentats sur son sol. Ceci explique l’assurance retrouvée des sécuritaires marocains avec, à leur tête, le ministère de l’intérieur dont le locataire actuel est parti, depuis juillet dernier, dans une opposition frontale avec la société civile. Motif : la question des fonds reçus de l’étranger par les ONG et les accusations de mauvais traitements portés à l’encontre des forces de l’ordre qui, pour Mohamed Hassad, «servent des intérêts étrangers» en ternissant l’image du Maroc à l’international. Or, si ce discours peut être tenu avec autant de virulence alors même que les regards du monde vont être braqués sur le Maroc pendant les trois jours de ce forum mondial, c’est bien parce que, justement, il y a changement majeur de contexte avec une primauté, aux yeux de l’Occident, de la question sécuritaire sur celle de la défense traditionnelle des droits de l’homme. De ce fait, la politique de la chaise vide pratiquée par l’AMDH et les autres ONG qui boycottent le forum ne convainc pas par sa pertinence. Au contraire, en dépit d’une régression qui paraît attestée, la participation à ce forum offre l’occasion d’occuper le terrain. De porter et d’approfondir le débat sur la place publique. De rappeler et d’expliquer combien il ne saurait y avoir de sécurité sans ancrage dans le quotidien des droits de l’homme. Et que c’est l’absence des uns qui fragilise l’autre d’autant que les droits de l’homme ne sont pas que politiques mais également sociaux et culturels. Aussi l’heure n’est-elle pas à la dispersion des forces mais à une compréhension des enjeux et à la conjonction des efforts tant la menace qui plane sur le pays n’est pas fictive mais de nature à renvoyer notre société à ses âges les plus sombres.