Paris, les jours d’après

En France, bon nombre de musulmans, sans être des fanatiques, sont révulsés à  l’idée que l’on puisse caricaturer leur Prophète et surtout se considèrent victimes d’un «deux poids, deux mesures». «On peut se moquer du Prophète Mohammed mais pas des juifs», s’indignent-ils, faisant référence aux condamnations pour antisémitisme de l’humoriste Dieudonné

A Paris, toujours sous le choc des tueries des 7, 8 et 9 janvier, le plan Vigipirate a été élevé à «Alerte attentat», son niveau maximal. Aux portes d’un centre commercial, deux agents de sécurité surveillent les allées et venues. Ils contrôlent les sacs des arrivants, sans exception. Pas de délit de faciès, tout le monde est logé à la même enseigne. Ces deux agents sont «blacks». A un moment donné, une vieille dame aux cheveux blancs se présente devant eux. Comme les autres, elle ouvre son sac et leur en dévoile le contenu. Deux Français noirs qui contrôlent le sac d’une Française blanche, la scène n’est pas juste drôle. Elle est symbolique de la profonde transformation culturelle de la société française. De sa capitale surtout, plus cosmopolitique que jamais, où l’on croise des gens de toutes les confessions et de toutes les races. Une ville-monde, c’est cela Paris, aujourd’hui. Et c’est son vivre ensemble que l’attaque contre Charlie Hebdo, en attentant à une valeur fondatrice de la République, a cherché à atteindre.
Les tueurs de Charlie Hebdo ont touché la France au cœur. Mais au crime terroriste, une réponse magistrale a été opposée en cette marée humaine qui a déferlé dans les rues dans une atmosphère de bienveillance et de solidarité. Un moment de communion exceptionnel, des gens d’horizons différents unis dans un même élan de rejet du fanatisme et de défense de la liberté. Au cours de cette marche, la solidarité a primé sur la division. Mais, passé l’émotion, les questions du vivre ensemble se sont réimposées tout comme la peur de l’amalgame. Depuis les attentats, 113 actes antimusulmans ont été enregistrés, soit plus du double de ceux de janvier 2014, illustrant la montée de l’islamophobie. Puis, il y eut la semaine suivante, la sortie très attendue du numéro de Charlie Hebdo d’après la tuerie. A sa Une, la caricature sur fond vert d’un homme portant un turban, des larmes coulant des yeux et tenant un écriteau où était écrit «Tout est pardonné, je suis Charlie». Tiré à six millions d’exemplaires, le journal satirique a été épuisé en deux jours. Mais, pour la rue musulmane qui y a vu un nouvel acte de blasphème à l’égard du Prophète, c’est de nouveau le sacrilège. Des centaines de milliers de manifestants à travers le monde ont crié leur colère, souvent dans la violence. La ligne de fracture qui court entre les univers de pensée musulman et occidentaux s’est redessinée avec force. En France, bon nombre de musulmans, sans être des fanatiques, sont révulsés à l’idée que l’on puisse caricaturer leur Prophète et surtout se considèrent victimes d’un «deux poids, deux mesures». «On peut se moquer du Prophète Mohammed mais pas des juifs», s’indignent-ils, faisant référence aux condamnations pour antisémitisme dont fait l’objet à intervalles réguliers l’humoriste Dieudonné, actuellement poursuivi pour apologie du terrorisme après avoir signé un tweet du nom de «Charlie Coulibaly(1)». La grande incompréhension autour de la liberté d’expression et de ses limites renvoie à la différence des référents culturels. En France, le droit au blasphème a été acquis de haute lutte, il y a plus de deux cents ans de cela quand, dans le monde musulman, la seule évocation de la laïcité peut vous valoir 1000 coups de fouet et dix ans de prison (Raif, Arabie Saoudite). Charlie Hebdo incarne la tradition anticléricale française et cette impertinence qui ne ménage rien ni personne, d’où l’émotion incommensurable provoquée par l’assassinat de ses dessinateurs. Les Français, et on ne peut que les comprendre, refusent qu’on touche à un droit pour eux fondamental. Maintenant, la liberté d’expression dans la loi française n’est pas absolue. Parmi ses limites, il y a l’incitation à la haine, au racisme et à l’antisémitisme sur laquelle les juges sont appelés à se prononcer au cas par cas. Or, dans les jugements rendus et dans lesquels la subjectivité de celui qui juge intervient, le poids de l’histoire récente joue également. Et cette histoire est celle de la Seconde Guerre mondiale, de la Shoah et de la culpabilité française à l’égard des juifs que le régime de Vichy, par sa collaboration avec les nazis, a aussi contribué à envoyer à la mort. D’où la sensibilité extrême à tout ce qui est à connotation antisémite. Le vivre ensemble en France pâtit d’une méconnaissance des histoires réciproques. C’est donc par la connaissance, l’échange et le respect dû à tous que nombre d’incompréhensions peuvent être levées. Mais il reste que chaque société a ses lois, fruits de son évolution à travers les âges. Et celles-ci s’appliquent à tous ceux qui ont choisi de vivre en son sein.
(1) Nom du terroriste qui a pris en otage les clients de l’hypermarché casher de la porte de Vincennes et tué quatre d’entre eux ainsi que, la veille, une auxiliaire de police, assassinée de sang froid.