Parfum des choses de la vie

Simone de Beauvoir disait : «La beauté se raconte encore
moins que le bonheur». On ne sait pas qui elle visait,
mais son compagnon, Sartre, lui, qui physiquement,
n’était pas un Apollon, a souvent bien décrit
et bien consommé la beauté de certaines femmes
croisées dans sa vie ou captées dans sa toile d’araignée
intellectuelle.

Il est des rubriques dans la grande presse qui rivalisent dans la notion de «l’être» jusqu’à  n’en plus pouvoir.Tenez, on connaissait les rubriques, etmême la presse spécialisée dédiées au «bien-être». Il y amieux maintenant : la rubrique «mieux-être» justement. En fait, le «mieux-être» est une partie du «bien-être», lequel englobe un «tout-être» visant à  rendre les lecteurs, non pas philosophes ou heureux, mais plutôt bien dans leur peau. Ce n’est déjà  pas unemince affaire par ces temps troubles. J’avoue aimer jeter un oeil de temps à  autre sur ce qui s’écrit à  ce sujet, et notamment lorsque c’est bien écrit.

Dans un numéro du quotidien le Figaro, le thème de la fameuse rubrique «Mieux-être» est consacré, sur toute une page, aux parfums.Le titremis à  l’infinitif est tout aussi olfactif : «Respirer à  l’ère du tout-parfumé».De prime abord, on se dit que cela sent le petit conseil et «l’infomercial» qui est la loi du genre dans ce type de rubriques.Mais pas du tout. L’auteur de l’article se réfère à  Patrick Sà¼skind et à  son best-seller Le Parfum, à  des anthropologues qui ont planché sur la relation entre le parfumet le pouvoir et à  desmusées abritant des senteurs qui n’existent plus dans le commerce. Bref, du lourd et de l’intellectuel accompagné de certaines fragrances poétiques. Comme quoi, il n’y a plus de frontières ni de hiérarchie culturelles lorsqu’on veut parler du Beau et du Bien.C’est Platon qui va être content !Mais pas Simone de Beauvoir qui disait que «la beauté se raconte encoremoins que le bonheur ».On ne sait pas qui elle visait,mais son compagnon, Sartre, lui, qui, physiquement, n’était pas ce qu’on peut appeler unApollon, a souvent bien décrit et bien consommé la beauté de certaines femmes croisées dans sa vie ou captées dans sa toile d’araignée intellectuelle. Mais cela est une autre histoire.

Revenons aux parfums pour citer une autre femme, tout aussi célèbre mais dans un autre registre que la philo, CocoChanel, qui soutenait qu’«une femme sans parfum,c’est une femme sans avenir».Normal de la part de la créatrice du célèbre ChanelN°5 et du fameux tailleur qui a tant fait pour le changement de look de toute une génération de femmes à  travers lemonde. Il paraà®t que seule l’arrivée de Dior a mis fin à  l’hégémonie de cette styliste légendaire. En tout cas, son avenir a bien été un parfumet ce parfum fut son pouvoir.Comme quoi,Patrick Sà¼skind a bien raison de faire dire à  son héros dans Le Parfum : «Qui maà®trisait les odeurs,maà®trisait les coeurs des hommes.»

Sur les parfums on a écrit tant de choses et le roman de Sà¼skind, qui a fait des odeurs et des senteurs des éléments fondamentaux de la dramaturgie. Ce choix risqué pose le problème de l’écriture romanesque lorsqu’elle prend en charge un des cinq sens le plus difficile à  décrire.Cette question a été posée récemment à  la sortie du film adapté de ce roman. Que peut transmettre l’image à  partir d’une odeur suave, de fragrances subtiles et de parfums capiteux ?Autrement dit, et sans jeu demots, comment donner du sens à  un des sens les plus mystérieux de l’homme et de l’animal ? Seule peut-être la poésie s’est aventurée dans ces contrées improbables comme l’a fait Rimbaud dans son Bateau ivre: «J’ai vu des archipels sidéraux ! et des à®les/ Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles, /Millions d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?»

Finalement et sachant que l’on est parti prosaà¯quement d’un article dans la presse, on peut dire que tout se tient lorsqu’onmet un peu de douceur dans ce monde de brute, un peu de poésie dans la grisaille du quotidien et un petit sourire face à  des rictus. «Les parfums, les couleurs et les sons se répondent», écrit Baudelaire.D’autant qu’il en va des parfums comme des choses et des gens. Et Baudelaire d’ajouter : «Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants, / Doux comme des hautbois, verts comme des prairies, / Et d’autres, corrompus, riches et triomphants/ (Â…)»