Panique à  bord

Les islamistes ont beau jeu de dire qu’une fois au pouvoir, ils se contenteront d’appliquer la loi. Tout l’arsenal juridique est là  en effet qui bride les libertés individuelles au nom de la religion.

Sauf report, il nous reviendra, lors du prochain Ramadan, de rajouter au menu du f’tour l’introduction du bulletin de vote dans l’urne. Le compte à  rebours a commencé : les élections législatives de 2007 sont pour dans moins d’un an. Rarement rendez-vous électoral aura suscité d’aussi âpres interrogations, ni engendré autant d’appréhension. Plus l’échéance approche, plus l’inquiétude grandit au sein de la frange moderniste du pays. On peut même parfois parler de panique.

D’aucuns vous dessinent des scénarios catastrophe o๠le Maroc se mue en Royaume des mollahs avec police des mÅ“urs, sourcil froncé et gourdin à  la main, prête à  saisir au collet les récalcitrants. Les esprits, notamment féminins, sont hantés par la perspective d’une imposition du hijab. On vous dit que cela ne se fera sans doute pas du jour au lendemain mais que ce qui n’aurait d’abord été qu’incitation virerait à  l’obligation. C’en serait fini de la tolérance, pratiquée à  ce jour, en matière de vente d’alcool aux musulmans. Donc plus de bières fraà®ches au frigo, plus d’apéritifs entre copains et surtout plus de soirées arrosées au restaurant. Eau plate pour tout le monde et longue vie aux vendeurs de spiritueux sous le manteau ! Le rideau tomberait sur tous ces festivals estivaux durant lesquels jeunes et moins jeunes oublient les pesanteurs du quotidien en se laissant emporter par le plaisir de la musique et de la danse. Si l’on se réfère aux articles incendiaires publiés à  ce sujet dans la presse fondamentaliste, leurs organisateurs ont en effet tout intérêt à  se recycler dans les amdah nabaouiya. Enfin, la pensée unique occupera définitivement le champ, clouant au pilori toute expression de la différence.

Un éventuel succès des islamistes aux élections de 2007 et leur participation au gouvernement n’a rien d’enchanteur, c’est un fait. Mais de là  à  sombrer dans des visions paranoà¯aques, il y a un pas à  ne pas franchir. Si – et encore une fois si – le PJD remporte ces législatives, sa victoire devra s’inscrire dans le cadre d’une Constitution qui, dans tous les cas de figure, laisse le dernier mot au Roi. A moins d’une révolution en bonne et due forme, les islamistes au pouvoir seront tenus, comme leurs prédécesseurs, de composer avec les institutions et les forces politiques en place. En un mot, comme les autres, ils n’auront pas les mains libres. Aussi, plutôt que de se laisser submerger par la peur, le mieux ne serait-il pas de réfléchir à  ce que, sur le long terme, cette alternance pourrait avoir de bénéfique pour l’ensemble de la classe politique marocaine et donc pour le Maroc ?

Premier acquis, et il n’est pas des moindres : la crédibilité. Le respect des urnes est la base fondamentale de la démocratie. Si une majorité d’électeurs se prononce pour un parti, ce choix doit faire autorité. Ce n’est qu’ainsi – et uniquement ainsi – que la démocratie prendra sens aux yeux des Marocains et que le projet de société qu’elle sous-tend sera recevable. La politique américaine au Moyen-Orient et l’usage fait par la Maison Blanche des concepts démocratiques a porté un coup dur au combat des démocrates dans le monde arabe. Pour remobiliser autour de ce concept, il faut rendre à  nouveau celui-ci crédible, même si c’est au prix de l’accès au pouvoir de liberticides affirmés. Les bouleversements intervenus dans le champ de l’utopie avec l’échec du nationalisme arabe et la chute du mur de Berlin ont ouvert un boulevard devant le fondamentalisme religieux. L’embrasement actuel du Moyen-Orient avec la colère et la révolte qu’il nourrit dans les fors arabes en a fait une avenue gigantesque. Le Maroc, comme les autres, est pris dans cet engrenage. La force des islamistes réside en ce qu’ils sont les nouveaux porteurs d’utopie. On les crédite de la capacité de lutter contre tous les maux qui paralysent nos sociétés, à  savoir l’injustice, la corruption, la perte des valeurs, etc. Très bien. Qu’on les mette donc aux affaires de l’Etat. Ce sera alors sur des faits qu’on les jugera et non plus simplement sur un Coran brandi au-dessus des consciences.

Une victoire des islamistes aux élections législatives de 2007 aurait peut être aussi ceci de positif qu’elle créerait un électrochoc à  gauche. Un électrochoc qui permettra peut-être à  celle-ci de se ressaisir et de se repositionner avec clarté. Sans doute est-ce cela qui paralyse aujourd’hui le plus l’action des militants. A force de tergiversations et d’incapacité à  faire des choix sociétaux clairs, le projet de gauche a perdu toute consistance. N’est-il pas temps de refaire preuve de courage ? De trancher dans le vif sur des questions majeures comme celle de la laà¯cité ? Les islamistes ont beau jeu de dire, qu’une fois au pouvoir, ils se contenteront d’appliquer la loi. Tout l’arsenal juridique est là  en effet qui bride les libertés individuelles au nom de la religion. Or il ne peut y avoir de démocratie sans respect de ces dernières. La démocratie est à  ce prix. Et ce prix est celui du courage