Palestine : il y a péril en la demeure

«Nous sommes morts mais nous ne le savons pas encore», déclarait, parlant de la société israélienne, Avraham Burg, l’ex-président de la Knesset (1999-2003). Cette capacité à  oser pourfendre les tabous du clan quitte à  déchaîner l’ire des siens est une force immense. Nous devons apprendre, nous aussi, à  la cultiver.

Onles avait dépossédés de leurs terres, jetés sur le chemin de l’exil, on avait gommé jusqu’au nom de leur patrie, mais ils avaient réussi, à  force de courage, à  réintégrer l’histoire. Longtemps, ils furent nos modèles. Dans ce monde arabe enlisé dans le népotisme et l’inculture, les Palestiniens offraient l’image du peuple combattant qui, à  côté du fusil, fit de l’instruction sa meilleure arme. Jusqu’au bout, ils s’étaient acharnés à  sauvegarder l’essentiel : leur âme et leur humanité. Aujourd’hui, il y a péril en la demeure et leur combat prend une nouvelle teneur.

Du haut du quinzième étage, pieds et poings liés, il a été précipité dans le vide. Son tort ? Etre le cuisinier du Président Mahmoud Abbas. Appliquant la loi du talion, ses camarades du Fatah ont fait subir le même sort à  un des hommes de l’adversaire responsable du forfait, le mouvement islamiste Hamas. En ce début du mois de juin, les combats inter-palestiniens pour le contrôle de la bande de Gaza ont fait une centaine de morts. ÂŒil pour Å“il, dent pour dent, le temps n’est plus à  la demi-mesure. On enlève et on exécute pour un oui ou un non. Les éditorialistes palestiniens n’ont pas de mots assez durs pour qualifier les acteurs de ces luttes de pouvoir. «Il faut regarder la réalité en face : ces agités qui tuent de sang-froid achèvent l’Å“uvre des Israéliens. Déclarer licite le sang de nos propres compatriotes est le meilleur cadeau que nous puissions faire aux Israéliens», écrit le quotidien de Ramallah Al Hayat Al Jadida. Quant à  Al Quds Al Arabi, le quotidien panarabe de Londres à  capitaux palestiniens, il est encore plus virulent. Sous le titre «Abbas et Haniyeh portent la responsabilité», il écrit : «Les Palestiniens de la bande de Gaza qui souffrent de la faim, endurent le désespoir et le terrorisme de proches, n’en peuvent plus. Ils commencent à  regretter le temps de l’occupation israélienne !»

La situation à  Gaza relève du pire des scénarios que l’on pouvait imaginer pour la Palestine. En être acculé à  évoquer une réoccupation du territoire pour que cesse la guerre fratricide témoigne du degré de non-sens atteint. Aux dires des observateurs présents sur le terrain, jamais un tel niveau de violence, de chaos et de brutalité n’avait été atteint. Nul, du coup, n’ose plus imaginer de quoi sera fait l’avenir. Un seul constat émerge : les Palestiniens qui, depuis 1967, et grâce à  Yasser Arafat, s’étaient réapproprié leur cause, semblent en passe de la voir à  nouveau leur échapper. «Pourquoi ce déchaà®nement à  Gaza ?», se demande Hafez Barghouti, le rédacteur en chef du quotidien de Ramallah. «Nous payons le prix de la tension irano-américaine. Sommes-nous devenus des marionnettes manipulées par Washington et Téhéran ? Allons-nous nous lancer dans une guerre civile pour les autres ? Allons-nous détruire notre projet national pour venir au secours du projet nucléaire iranien ?» Quand un groupe armé palestinien dans la mouvance de Khaled Mechaal, le leader du Hamas exilé en Syrie, enleva le soldat Galit, provoquant une riposte musclée de l’Etat hébreu, quand, à  son tour, le Hezbollah répéta le scénario, avec pour conséquence un Liban à  nouveau à  feu et à  sang, beaucoup dans le monde arabe ne voulurent retenir de l’aventure que «l’exploit» de Hassan Nasrallah tenant tête aux Israéliens. Depuis la funeste déroute arabe de 1948, la perception reste malheureusement dominée par le poids du ressentiment et de l’humiliation. Il faut apaiser les élancements de la blessure qui brûle à  l’intérieur de soi. Tant pis si chaque fuite en avant se traduit par une nouvelle régression. Seul compte, sur le moment, le coup porté à  l’ennemi, fût-il à  terme néfaste pour son propre devenir. Comme l’été dernier au Liban, derrière les événements de Gaza plane l’ombre de Téhéran. Mais un autre spectre se profile qui, s’il prend véritablement corps sur le terrain, signerait la définitive dépossession des Palestiniens de leur cause : Al Qaeda.

Alors, bien sûr, on peut repartir dans les rhétoriques incendiaires sur les juifs tueurs d’enfants, les Américains fossoyeurs du monde et l’Occident impavide devant les méfaits des siens. On peut, et il y aura du vrai dans le raisonnement. Mais après ? Faudra-t-il attendre que les Palestiniens soient irrémédiablement devenus les Peaux-Rouges du temps présent pour se poser la question de savoir o๠le monde arabe a-t-il failli, de reconnaà®tre que lui aussi a failli ? A quand donc l’analyse froide de ses propres errements dans la gestion de ce conflit, de cette absence de vision qui l’a fait s’enferrer chaque fois un peu plus dans l’impasse ? Dans cette tragédie qui ensanglante le Moyen-Orient depuis soixante ans, il n’est pas d’autre issue que le dialogue et la reconnaissance mutuelle. Hors ce schéma, le suicide est assuré pour tous. Assiste-t-on à  autre chose aujourd’hui à  Gaza ?
«Nous sommes morts mais nous ne le savons pas encore», déclarait, parlant de la société israélienne, Avraham Burg, l’ex-président de la Knesset (1999-2003), dans un récent entretien au journal Le Monde. Comparant l’état de sa société à  l’encontre des Arabes à  celui de l’Allemagne lors de la montée du nazisme, il demande l’abolition d’Israà«l en tant qu’Etat juif, estimant que «la révolution sioniste est morte». Cette capacité à  s’analyser sans complaisance, à  oser pourfendre les tabous du clan quitte à  déchaà®ner l’ire des siens est une force immense. Nous devons apprendre, nous aussi, à  la cultiver.