Ouvrir le débat

La première fois, on ne s’en est pas ému, croyant à des funérailles dans les environs. Portées par un haut-parleur puissant, les psalmodies du Coran étaient si fortes qu’elles couvraient le brouhaha du boulevard voisin. La fois suivante, il fallut se rendre à l’évidence: la saturation de l’espace sonore n’était pas liée à un quelconque décès dans le quartier mais à la piété débordante d’un voisin bien vivant. Les fenêtres avaient beau être fermées, les versets coraniques s’immisçaient par-delà les vitres, obligeant à renoncer séance tenante à toute autre forme de concentration que celle qui connecte au Très-Haut. Malheur à celui dont le cœur n’était pas suffisamment ouvert pour profiter de la nourriture spirituelle ainsi offerte, il n’avait d’autre choix que d’attendre la fin de la pieuse cassette pour reprendre ses profanes réflexions.

Subir une nuisance sonore et ne pas oser réagir parce qu’il s’agit du texte saint relève de ces nombreuses petites lâchetés dont il est fait preuve régulièrement devant une idéologie religieuse soucieuse d’emprisonner dans sa toile l’ensemble du corps social. Prises une à une, celles-ci semblent anodines mais leur somme signe une démission collective dont les conséquences à terme peuvent être lourdes. Certains événements, comme ceux vécus ce printemps, en témoignent.

Si le nombre de leurs victimes fut heureusement limité (saluons au passage la mémoire du policier tué dans l’exercice de ses fonctions et le courage du gérant du cybercafé pris pour cible), les explosions d’avril à Casablanca ont profondément bouleversé la population. En 2003, les attentats suicide avaient des objectifs clairement définis. Là, les kamikazes ont actionné leur ceinture d’explosifs dans un cybercafé situé dans un quartier populaire puis au milieu d’un boulevard à bonne distance des intérêts américains censés être la cible visée. La justification avancée est l’affolement dans lequel auraient été plongés les terroristes par la traque policière.

L’argument n’ôte rien à la terrifiante dimension de banalité prise par ces «suicides offensifs». Un premier kamikaze s’explose, puis un second, puis un troisième, à ce coin de rue puis à cet autre, comme de vulgaires pétards disséminés au hasard du chemin. On passe en revue les causes du phénomène. Misère, injustice, inégalités, exclusion, contexte international, fanatisme religieux, instrumentalisation des désespoirs, chacun y va de son analyse, insistant sur tel facteur ou sur tel autre en fonction de l’angle d’approche choisi. Reste un point : la responsabilité des médias et des intellectuels. On s’y attarde généralement peu. Or, certains silences demandent aujourd’hui à être définitivement rompus.

Depuis le 11-Septembre, le terrorisme islamiste a fait de la bombe humaine sa marque de fabrique. Du coup, l’islam et le monde arabe se sont vus dotés – à tort – d’une paternité qui ne leur revient pas. L’usage du suicide comme arme offensive s’est rencontré par le passé, et se rencontre dans le présent, dans diverses sphères culturelles (Zélotes juifs, Hashashins chiites, kamikazes bouddhistes, etc.).

Les premiers attentats suicide de la période contemporaine sont le fait des Tigres Tamouls du Skri-Lanka dans les années 80. En 1983, l’attentat mené par le Hezbollah contre le QG français à Beyrouth marque le début d’une longue liste d’actes kamikazes. Du Liban, le champ d’action se déplace en Palestine. Sur les 264 attentats dénombrés entre 1983 et 2003, 107 s’inscrivent dans le cadre du conflit israélo-arabe. Acculés au désespoir par une occupation israélienne impitoyable, les jeunes Palestiniens cèdent à la rhétorique du Hamas.

Les rangs des candidats au suicide enflent. La notion de chahid emplit le champ sémantique. A défaut de vivre dignement, autant assurer sa place au Paradis en mourant en martyr. L’image de la résistance palestinienne se brouille. On se tue en tuant l’autre, cet autre fût-il un civil désarmé. Le suicide fût-il interdit en islam. On vous reprend d’ailleurs pour vous expliquer qu’il ne s’agit pas d’attentat-suicide mais de jihad fi sabil illah.

Peu de voix s’élèvent dans le monde arabe pour dénoncer ce type de lutte et le culte de la mort qu’elle sous-tend. Aux victimes civiles israéliennes des bus et des cafés ciblés par les kamikazes, on oppose celles, trois fois plus nombreuses, du terrorisme d’Etat israélien. A la guerre comme à la guerre. Sauf qu’il y a guerre et guerre. Sous l’emprise d’une idéologie qui présente la mort comme le tremplin de la vie éternelle, de l’ennemi israélien, on glisse à l’Ennemi tout court et on en arrive à la situation actuelle : pour l’exclu des Carrières Thomas, dont le modèle est le chahid palestinien ou irakien, l’ennemi, c’est désormais vous et moi.

Quand Ben Laden a transformé des avions civils en missiles et les a envoyés contre les tours du World Trade Center, nombreux, au Maroc comme dans le reste du monde arabe, ont applaudi, parfois dans le secret de leur cœur. Idem aujourd’hui en Irak devant les faits de «résistance» à l’occupant américain. Une fois encore, on ferme les yeux devant la méthode – l’attentat-suicide – et devant les milliers de morts irakiens. Une seule chose compte : pousser les Américains à la débâcle et laver l’humiliation arabe.

Or, non. Il est plus que temps de dire non. Il est plus qu’urgent pour les intellectuels arabes de sortir de leur silence et de poser le débat sur la place publique. De dire à haute voix que la résistance ne justifie pas tout. Que le jihad fi sabil illah, même en Palestine, même en Irak, quand il se présente sous forme d’attentat-suicide, est contraire à toutes les lois, qu’elles soient humaines ou divines. Quand la figure du chahid est encensée à longueur de jour, non seulement dans les prêches mais également à travers les médias, il n’y a pas lieu de s’étonner ensuite de voir des jeunes se transformer en bombes humaines à Casablanca et à Alger.