Où va le Maroc ?

L’avenir est domaine de liberté. L’avenir est domaine de pouvoir. L’avenir est domaine de volonté. Ces convictions affirmées par Hugues de Jouvenel peuvent-elles inspirer nos responsables pour fonder une réflexion sur notre futur ?

Nombre d’études menées récemment par des institutions internationales ou nationales (organismes financiers internationaux, conseils d’analyse économique) tendent à montrer que les pays qui ont mieux résisté à la crise sont ceux où les politiques économiques et les institutions ont choisi un horizon de long terme. A l’évidence, dans ces pays (Allemagne, Pays-Bas, Suède, Royaume-Uni, France), il existe une tradition d’anticipation de l’avenir au travers des instruments de la planification stratégique et/ou de la démarche prospective. Ces instruments actualisés et rénovés sont encore plus activés aujourd’hui par les décideurs pour faire face à des avenirs multiples et à des enjeux de plus en plus complexes et mouvants. Force est de constater qu’en revanche, nos hommes politiques, responsables économiques, intellectuels, commentateurs qui livrent leurs réflexions sur les débats actuels couvrant les questions politiques, économiques ou de société n’évoquent souvent, que de manière incidente, le devenir du Maroc dans le long terme. Pourtant, le regard sur le Maroc de la longue durée, si difficile soit-il, est celui qui nous apporte les enseignements les plus importants sur la maîtrise des enjeux de demain.

Or ce «regard» est aujourd’hui absent. Notre système de planification, frappé d’un discrédit par incapacité de maîtriser les fluctuations de la croissance dans un environnement ouvert et incertain a été jeté aux orties. Les essais d’ancrage de la prospective au Maroc dans le processus de décision publique n’ont pas donné les résultats escomptés. Le HCP a eu l’occasion d’effectuer une sorte d’exploration des destins possibles du Maroc dans différents secteurs. L’exercice – avant tout pédagogique – a rapidement tourné court. La nécessité d’ouvrir les perspectives les plus larges possibles aux développements de secteurs économiques porteurs a conduit quelques administrations à l’élaboration de visions d’avenir, notamment dans l’industrie, l’agriculture, le tourisme. Une démarche à la hussarde menée par des experts. Elle a permis d’apprécier de manière affûtée les évolutions, les menaces, les potentiels, les risques sectoriels. Il lui a manqué cette dimension de mise en cohérence des choix et des stratégies.

Aujourd’hui, l’avenir est devenu encore plus incertain qu’il ne l’a jamais été. Il n’y a pas de véritable politique que celle qui inscrit son action, y compris de court terme, dans une perspective de moyen et long terme. La politique économique doit donc innover dans son approche pour mettre en place une stratégie globale basée sur un cadre macro-économique cohérent et une vision intégrée des divers aspects du développement. Les incertitudes et les défis actuels commandent une véritable anticipation couplée à la prospective et non plus seulement à l’analyse prévisionnelle. Il s’agit de raisonner de façon systémique, d’intégrer et de relier entre eux les comportements sociaux et économiques, les nouvelles exigences environnementales, culturelles, technologiques, de mobiliser la société et les porteurs de projet, de confronter les représentations d’un grand nombre de personnes et de les faire participer à la conception des avenirs possibles. Il ne s’agit pas de prédire ce qui va arriver mais d’éclairer les réponses possibles sur des questions fondamentales. Sans desseins à long terme, ambitieux mais réalistes, une action publique qui ne se poursuivrait qu’au fil des opérations et «au fil de l’eau», a toutes les chances d’induire un avenir qui risque de n’être ni souhaitable ni conforme à des valeurs de référence que sont la cohésion sociale ou le développement durable.

A titre d’exemple, deux dossiers figurant dans l’agenda gouvernemental appellent cette démarche prospective. Le chantier de la régionalisation aura à produire dans le champ du développement des territoires une «reconfiguration des prérogatives et des rôles» entre le central et le local. La réforme est censée constituer une matrice de transformations de l’Etat, construire une nouvelle légitimité des pouvoirs et des capacités. En matière de réforme du système de retraite, nous ne sommes pas encore parvenus à synthétiser les voies qu’il convient d’emprunter. Les conclusions de la commission nationale constituent une puissante invitation à ajuster sans délai la donne paramétrique, sinon à envisager une refonte générale du système aux horizons plus lointains. Les choix ne sont pas toujours techniques, le détail de la réforme doit faire l’objet de concertations et de négociations. Au-delà de ces deux thèmes chauds, il n’est plus possible d’affirmer des options stratégiques, qui vont engager la vie quotidienne des personnes sur des décennies, sans débattre et se poser des questions fondamentales comme : «Sommes-nous sûrs que le chemin de la croissance par extrapolation des tendances du passé ne risque-t-il pas d’être contrarié par des phénomènes en émergence ?». «Quelles sont les menaces qui pèsent sur la société marocaine dans le contexte d’un environnement politique régional ambivalent ? Sera-t-elle poussée à accepter le risque de conservatisme rampant qui se présente, ou à le refuser ?». Tenter de répondre à ces questions suppose au minimum que l’on ait inventorié les forces qui la traversent, analyser les terrains sur lesquels elle aura à opérer ses choix, sur lesquels il lui faudra prendre parti.

Puisque l’avenir n’est pas écrit, il nous revient de découvrir les marges de liberté qui existent dans une situation donnée. Encore faut-il que l’avenir soit éclairé par une connaissance et une compréhension des dynamiques à l’œuvre et que soient identifiés les cheminements permettant d’atteindre l’avenir choisi. L’avenir est domaine de liberté. L’avenir est domaine de pouvoir. L’avenir est domaine de volonté. Ces convictions affirmées par Hugues de Jouvenel peuvent-elles inspirer nos responsables pour fonder une réflexion sur notre futur ?