Où sont les intellectuels ?

Nos intellectuels ne se sont pas mobilisés après le 16 mai, ils ont même refusé toute sortie médiatique. On ne les a pas vus lors de la guerre civile larvée autour de la question de la femme. Ils sont encore aux abonnés absents, alors que des pans entiers de l’opinion publique sont sous le choc d’une attaque intégriste frontale.

Les partis politiques sont critiqués par tout le monde, y compris par leurs chefs. C’est à la fois de bonne guerre et salutaire: on ne peut construire une démocratie sans partis assurant leur rôle constitutionnel d’encadrement de la population et de sélection de l’élite.
Justement, toute démocratie a besoin d’une élite porteuse d’un projet. Dans ce processus, les intellectuels ont un rôle primordial. Ils sont censés penser la société, lui dégager les voies, répondre aux problématiques et surtout être la conscience de la nation. Dégagés des calculs conjoncturels, ils sont les phares qui guident l’action des politiques.
Le rôle a été rempli par nos intellectuels jusqu’à la fin des années 1970. Depuis, ils se sont délités au point qu’aujourd’hui on n’en trouve plus trace dans le débat public, même quand les enjeux sont immenses. On dirait que tout s’est arrêté avec la «défaite» de Abdellah Laroui face à Mohamed Abed El Jabri. Pourtant il suffirait de relire Laroui, toujours d’une actualité brûlante, pour refonder une pensée.
Nos intellectuels ne se sont pas mobilisés après le 16 mai, ils ont même refusé toute sortie médiatique. On ne les a pas vus lors de la guerre civile larvée autour de la question de la femme. Ils sont encore aux abonnés absents, alors que des pans entiers de l’opinion publique sont sous le choc d’une attaque intégriste frontale.
La question ne se résume pas à des prises de position qui ne viennent pas, mais aussi à un rôle didactique qui leur est normalement dévolu. L’une des expressions les plus pernicieuses de cette désertion est que le vide est occupé par les journalistes.
Ainsi ceux-ci, au lieu de se confiner à leur rôle de mediums, se transforment en créateurs de sens. Ce qui n’est pas leur vocation. Aujourd’hui, une dizaine de confrères sont élevés, malgré eux, au rôle de penseurs, avec le risque inhérent à ce statut, quand le métier exige de réagir au quotidien.
Les éditoriaux remplacent la pensée, c’est terrifiant. On peut épiloguer sur les raisons du phénomène. Désabusés, ils ont des raisons de l’être et Laroui l’exprime ouvertement avec une sincérité déconcertante.
Mais ils ne peuvent se défausser sur le contexte. Le processus démocratique en cours restera sans substance s’il se limite à des consensus entre la monarchie et une représentation politique en perte de vitesse.
Le débat public ne peut se nourrir uniquement de positions de journalistes, souvent, reconnaissons-le, relevant de l’écume et de la nécessité de «coups médiatiques». Notre confrère ne peut se substituer durablement aux intellectuels.
Ceux-ci ne sortiront de leur léthargie que si nous renversons les rôles, ou plutôt remettons le puzzle en place. Nous devons les interpeller à chaque fois, les harceler s’il le faut pour qu’ils payent leur écot à la construction démocratique. Il faut aussi militer contre la tentation très makhzénienne de récupérer les têtes qui dépassent, leur offrir un strapontin dans un hypothétique conseil et ainsi les mettre au frigo. Il faut aussi s’attacher au fonctionnement d’institutions tels que l’Union des écrivains, les associations d’artistes. Deux maux rongent ces institutions : l’influence partisane et le corporatisme médiéval.
Cette tâche nous incombe tous. Il est illusoire de penser et surtout d’agir, comme si la démocratie pouvait se passer des défaillants. Le combat contre l’intégrisme, par exemple, est d’essence culturelle. Le champ référentiel est propice à la propagation de l’obscurantisme et ce n’est pas à coup d’éditoriaux que nous arrêterons le torrent. Au-delà, la réflexion sur l’éducation, les institutions, le projet de développement, l’identité n’est pas l’apanage des artisans de l’éphémère que nous sommes, nous autres journalistes.
En l’absence d’un travail d’intellectuels, quelle que soit la majorité, ce sont les technocrates, au nom d’une technicité sans vision, qui ont le pouvoir. Ce n’est pas là le moindre danger pour la démocratie. Le réveil des intellectuels serait, assurément, une bonne nouvelle