Optimisme de la volonté

souvenirs d’un temps scolaire où l’on avalait les concepts dans le désordre avec d’autres matières et dans deux langues l’une s’écrivant dans le sens contraire de l’autre, ou lui tournant le dos. le tout inculqué par des enseignants dont la notion de l’absurde et du bonheur étaient aux antipodes, charge pour nous autres jeunes gens et futurs bacheliers slalomant dans les rues boueuses et étroites de la médina de faire la part des choses.

«Le pessimiste, dit un adage, est un homme bien informé». Il existe bien d’autres définitions de cet être inquiet dont l’origine de ses appréhensions réside dans ce qu’il sait, croit savoir ou s’est laissé dire. C’est ce que Gramsci nomme le «pessimisme de la connaissance». La science des choses de la vie vous apprend, en effet, à vous méfier de l’avenir et de ses mauvaises surprises. Mais il faut bien vivre et avancer dans cette «vallée de larmes», comme dirait l’autre persévérant qui n’en sait pas moins mais entretient, en dépit de tout, un optimisme lucide. «Le pessimisme de la connaissance, écrivait le penseur politique italien Gramsci, n’empêche pas l’optimisme de la volonté». Non, il serait même de nature à l’accompagner chez l’homme instruit par l’expérience de la vie et l’ouverture sur la culture et sur le monde. Dans le même ordre d’idées, on peut citer Albert Camus dans Le mythe de Sisyphe (1942) où il a développé la notion de l’absurde, ce «mal de l’esprit» qu’il définit comme «la confrontation de l’appel humain avec le silence déraisonnable du monde». Ce mal une fois appréhendé et son constat fait, il reste à le surmonter. Dans une critique de La Nausée de Jean-Paul Sartre, publié en 1938, Camus écrivait alors dans le quotidien Alger-Républicain : «Constater l’absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement. C’est une vérité dont sont partis presque tous les grands esprits. Ce n’est pas une découverte qui intéresse, mais les conséquences et les règles d’action qu’on en tire». Camus, dans son ouvrage sur Sisyphe, personnage de la mythologie condamné à rouler éternellement son rocher -et dont il dit que sa «lutte vers le sommet suffit à remplir le cœur d’un homme»-, conclut par cette phrase qui constitue la chute du livre, mais non de son héros : «Il faut imaginer Sisyphe heureux». Ici, c’est la fin qui justifie le moyen dont Camus use pour sortir de sa philosophie sombre vers une pensée des lumières, ouverte sur le bonheur et la création. C’est en cela aussi qu’il se démarque de cet existentialisme sartrien auquel on l’a, à tort, trop associé, à l’heure où les deux concernés s’en défendaient dans les journaux et les entretiens. Camus parce qu’il tenait justement Le mythe de Sisyphe pour un livre dirigé contre les existentialistes ; et Sartre parce qu’il estimait que Camus était surtout un moraliste, un classique doté d’une pensée solaire et dont la notion de l’absurde provient de la confrontation de l’homme avec l’irrationalité du monde.

Tout cela semble aujourd’hui, peut-être, un peu moins obscur après avoir laissé passer les années et mis une distance avec les heures du bachotage. Souvenirs imprécis d’un temps scolaire où l’on avalait les concepts dans le désordre avec d’autres matières et dans deux langues l’une s’écrivant dans le sens contraire de l’autre, ou lui tournant le dos. Le tout inculqué par des enseignants dont la notion de l’absurde et du bonheur étaient aux antipodes, charge pour nous autres jeunes gens et futurs bacheliers slalomant dans les rues boueuses et étroites de la médina de faire la part des choses. Chacun poussant son rocher comme il pouvait, nous avions fait du pessimisme de la connaissance un optimisme de la volonté sans avoir encore lu Gramsci. En le lisant plus tard, certains ont pris leur parti, pendant que d’autres ont adhéré au parti d’en rire ou d’en ricaner. Y aurait-il un salut alors dans la dérision ou dans l’humour ? Dans un excellent essai consacré à Camus Avec Camus (Gallimard), Jean Daniel qui a été un ami de l’auteur de l’Etranger avance plutôt la dérision, mais Camus ajoute aussi l’humour. Mais aussi la culture, l’amour et la littérature comme en témoigne un autre grand ami de Camus, Roger Grenier dans Albert Camus. Soleil (Folio) : «Peut-être parce qu’il était d’origine humble et qu’il avait dû se battre pour conquérir le droit à la culture, il ne pouvait se contenter d’être un artiste. Il n’a rien d’un dilettante, ni d’un sceptique, ni d’un cynique. Il cherche à se faire du monde une vision cohérente, dont découlera une morale, c’est-à-dire une règle de vie».