Opinion sur rue

La démocratie ne peut gouverner sans la participation des élites éclairées. Non pas en conseillers convertis en clercs appointés qui finissent souvent en porteurs d’encensoir, mais en sentinelles vigilantes et lucides face à  tous les pouvoirs.

C’est bien connu, les conseils ne font du bien qu’à ceux qui les donnent. Mais les conseillers sont-ils pour autant des gens heureux ? Cela reste à vérifier. Ailleurs, on dispose d’écrits et de témoignages qui ont alimenté l’histoire à travers la littérature, la chronique, la relation de voyage, le théâtre ou l’essai. Ce patrimoine sert de référence, de repère ou de boussole. Ainsi se perpétuent les nations dans leur marche et se forge leur destin où peuples, princes et conseillers sont impliqués pour le meilleur et pour le pire. De tout temps et quel que soit le régime politique, les hommes de pouvoir ont eu besoin d’être conseillés. Même les despotes les moins éclairés et les potentats les plus sanguinaires ont eu recours au mage, au sage, au philosophe ou à l’homme de savoir. Le pouvoir est une grande solitude et son exercice peut parfois se transformer en servitude pour qui doute de ses capacités ou de ses vertus. Le prince philosophe que préconisait Platon est un éternel phantasme que nombre d’hommes de pouvoir ont caressé, happés par la tentation d’être leurs propres conseillers.

Mais n’est-ce pas pure vanité que de croire que l’on peut faire éviter des erreurs aux gens du pouvoir ? Car que peut apporter un conseiller, même des plus avisés, sinon ses propres opinions ? Cela renvoie justement à ce que Voltaire disait aux philosophes (dont il fut un des plus cyniquement avertis) qui conseillaient les puissants de son époque : «C’est l’opinion qui gouverne le monde et c’est à vous de gouverner l’opinion.»

C’est précisément d’opinion que l’on a senti le besoin de vous parler dans cette chronique coïncidant avec le scrutin. Toute la campagne a été placée sous le signe de l’opinion, des vœux pieux et même de la croyance. Ces trois catégories de la subjectivité politique sont certes des éléments constitutifs de tout discours de campagne. Mais c’est la première qui a semblé manquer de vigueur et de conviction. A suivre la plupart des interventions des candidats, et Dieu sait qu’ils étaient pléthore, on sentait que ces gens-là s’étaient conseillés eux-mêmes. Le ton, le phrasé, la posture, le casting et tous ces symboles animaliers, ces bidules mal dessinés ont révélé, chez certains, une avide propension à l’exercice du pouvoir avant même d’y accéder. Alors si une campagne est faite pour se faire une opinion, on peut dire que c’est fait car tout parti, aussi particule soit-il, avait « opinion sur rue ». Mais n’accablons pas la classe politique d’aujourd’hui. Elle fait ce qu’elle peut avec ce qui existe et ce qui a existé. Comme dans la production d’une fiction, allez trouver, d’un coup, trente scénarios bien ficelés et autant de réalisateurs de talent, de jeunes premiers crevant l’écran pour vendre une belle affiche portant un titre des plus convaincants et donc une œuvre inscrite dans la durée ! Alors pourquoi voulez-vous que la réalité dépasse la fiction ?

On peut multiplier le questionnement pour d’autres domaines où l’on ne fait que balbutier. La démocratie est un apprentissage long et dur. Son exercice se doit de prendre en compte à la fois le principe de réalité et celui de l’ambition d’un peuple qui en a vu, lu, entendu et soupé des promesses de lendemains démocratiques depuis une cinquantaine d’années. «Il n’y a que la liberté d’agir et de penser qui soit capable de produire de grandes choses.» C’est ce que soutenait Jean le Rond d’Alembert qui fut l’ami et complice de Voltaire car les deux fréquentaient les grands de leur époque. Si nous citons, c’est pour dire que la démocratie, la plus noble et la plus ancienne opinion politique, ne peut gouverner sans la participation des élites éclairées. Non pas en conseillers convertis en clercs appointés qui finissent souvent en porteurs d’encensoir, mais en sentinelles vigilantes et lucides face à tous les pouvoirs. De Sénèque à Régis Debray (qui tira de sa très brève expérience auprès de Mitterrand un ouvrage lucide : Loués soient nos seigneurs), on sait que des intellectuels ont été tentés par l’exercice du conseil du prince et ipso facto par le pouvoir. Très peu sortiront indemnes de ce qui est devenu leur fonction ou leur titre de gloire. «Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit.» C’est du moins l’opinion de Flaubert, un grand écrivain qui n’était pas tenté par ces vanités, leurs dorures et leurs lambris. Il en avait d’autres, mais cela n’engageait que son œuvre littéraire et c’est tout à son honneur comme à notre grand plaisir.