On tourne, on tourne et on revient toujours au même point

La mort tragique de Abdellah Baha est survenue parce qu’il était parti se recueillir sur la mémoire de Ahmed Zaidi, pourtant un adversaire politique. Le premier était islamiste, l’autre socialiste. Or, cette appartenance à  des camps opposés n’avait pas empêché l’estime et sans doute même l’amitié profonde de l’un
à  l’égard de l’autre

Moins d’un mois après Ahmed Zaidi, Abdellah Baha. Au même endroit. Dans des circonstances certes différentes mais déterminées par un facteur qui paraît être le même : des infrastructures défectueuses. Le 9 novembre dernier, le député usfpéiste se noyait dans sa voiture, engloutie par l’oued Cherrat en crue. Habitué de la région, Ahmed Zaidi avait emprunté un chemin qui passait sous le pont de la voie ferrée au niveau de Bouznika. Mais, à cet endroit-là, l’oued était sorti de son lit et avait emporté la chaussée. S’embourbant dans l’eau, le véhicule a coulé avant que son conducteur n’ait pu se dégager, première victime de la longue liste que les intempéries allaient faire dans les jours suivants. Tout aussi invraisemblable fut le décès, survenu ce dimanche 7 décembre et dont la nouvelle fut accueillie comme un coup de tonnerre, du numéro 2 du gouvernement, Abdellah Baha. Selon les informations communiquées, le ministre d’Etat et bras droit du chef du gouvernement était venu se recueillir sur la mémoire du défunt Ahmed Zaidi, sur ce pont de l’oued Cherrat, quand il s’est fait fauché par un TNR en provenance de Casablanca. Cet accident laisse stupéfait. Comment a-t-il pu se produire ? N’y-a-t-il donc rien qui prévienne de l’arrivée d’un train ? A l’heure où s’écrivent ces lignes, on attend encore le rapport de l’enquête mais il y a cette remarque, entendue dans la vidéo filmée peu de temps après le drame et alors que les pompiers emportaient la dépouille mortelle du ministre. «Cet endroit, on dirait qu’il est hanté… beaucoup d’âmes sont tombées dans ce périmètre», a déclaré un habitant du coin à Aziz Rabbah, le ministre de l’équipement, présent sur place à l’instar de plusieurs autres personnalités. Même si, dans le cas de la mort de Abdellah Baha, on ignore avec précision comment un tel accident a pu se produire, ces deux disparitions, dans la manière et dans le contexte dans lesquels elles sont survenues opèrent comme un effet de loupe. Par un concours dramatique de circonstances, deux personnalités politiques de premier plan se retrouvent à périr, à l’instar de tant d’autres anonymes au cours de ces dernières semaines, de ce qui ressemble fort à des défaillances au niveau des infrastructures de base. Tragique ironie du destin. Les intempéries de ce mois de novembre ont, à travers les dégâts gigantesques causés par la montée des eaux, mis à nu les fragilités de nos routes et de nos ponts comme elles ont jeté une lumière crue sur des dysfonctionnements structurels. Certes, les crues de ce mois de novembre ont été d’une violence jamais atteinte, mais outre que le réchauffement climatique en cours rend ce type de catastrophe de plus en plus prévisible, que dire face à la construction par une société ayant pignon sur rue d’un quartier entier dans le lit d’un oued avec, pour conséquence logique, des habitants pataugeant dans l’eau à la montée de celle-ci ? Ou encore face à l’effondrement d’un pont tout neuf à peine livré ? Pas notre faute, s’est défendu le ministre de tutelle quand il a été interpellé sur le sujet lors des questions hebdomadaires à la Chambre des représentants, c’est celle du maître d’ouvrage ! Sauf que les citoyens que nous sommes sont plus que coutumiers de ce type de situation. A cette différence près qu’il ne s’est pas agi là de simples nids de poule apparus à la tombée des premières pluies mais de routes entières emportées, de ponts effondrés (500 ! plus 1 000 autres sur 7 500 dans un état alarmant, selon les chiffres mêmes du ministère), d’habitations noyées. Que nous disent ces dégâts monstrueux dont la facture devrait s’élever à plusieurs milliards de dirhams ? Ils nous disent certes la puissance incontrôlable de la nature quand elle se met en colère mais ils nous disent aussi l’esprit de triche, ils nous disent l’incompétence et l’irresponsabilité, ils nous disent le manque de coordination, d’anticipation et l’éparpillement des efforts. Ces maux qui plombent notre développement et contre lesquels aucune médication ne donne encore de résultat. Car ils ne sont pas pris à la racine, au niveau de l’éducation de base délivrée à la maison et de l’esprit civique que se doit de cultiver l’école. On tourne, on tourne et on revient toujours au même point ; ces valeurs de base désertées et qu’il faudrait impérativement se réapproprier.
La mort tragique de Abdellah Baha est survenue parce qu’il était parti se recueillir sur la mémoire de Ahmed Zaidi, pourtant un adversaire politique. Le premier était islamiste, l’autre socialiste. Or, cette appartenance à des camps opposés n’avait pas empêché l’estime et sans doute même l’amitié profonde de l’un à l’égard de l’autre comme le donne à penser ce besoin de recueillement éprouvé par feu Baha. Un bel exemple de ce que les hommes politiques peuvent être quand ils sont des hommes de valeurs et de conviction. Ce qui était le cas de ces deux personnalités tragiquement disparues à un mois d’intervalle. Puissent-elles reposer en paix.