On ne peut, indéfiniment, échapper à  son temps

Sous la pression de l’extérieur, le Maroc est obligé d’avancer sur une question aussi fondamentale que celle de la liberté de conscience. on ne peut, indéfiniment, échapper à  son temps.

Décidément, l’époque n’est pas clémente pour les conservateurs. Qu’ils soient du Nord ou du Sud, ils sont soumis à rude épreuve, avec des remises en question majeures de valeurs qu’ils sacralisent. En France, la légalisation du «mariage pour tous», qui est intervenue ce mardi 23 avril, a suscité des heurts d’une rare violence. Il faut dire qu’avec cette loi la famille traditionnelle est bouleversée dans ses fondamentaux. Sa configuration s’est élargie à celle de l’union de deux personnes de même sexe sur la seule base de l’amour. Un chamboulement colossal en ce qu’il révolutionne l’institution au sein de laquelle se forge la personnalité de base des individus. La bataille menée par les adversaires du mariage gay, pour farouche qu’elle soit, apparaît cependant d’arrière-garde car le processus qui a abouti à cette loi est global en ce qu’il concerne l’ensemble du continent européen. La France est, en effet, le neuvième pays européen à la faire passer et le quatorzième dans le monde. Par ailleurs, outre qu’elle relève des engagements électoraux de l’actuel président de la République, l’adoption de cette loi reste approuvée par une majorité de Français. Entre 2000 et 2011, la société française a nettement évolué vers l’acceptation du droit au mariage des couples de même sexe, passée de 48% à 63% (+ 15 points). Une vraie révolution sociétale quand on sait qu’il y a quelques décennies à peine, l’homosexualité relevait de la perversion et était un délit passible de prison. Pour avoir une idée de l’immensité du chemin parcouru, on peut se rappeler, par exemple, qu’en Grande-Bretagne jusqu’en 1851, les homosexuels encouraient la peine de mort. Puis, ce fut, longtemps durant, des peines de travaux forcés allant de dix ans à la perpétuité. En 1895, le grand écrivain anglais Oscar Wilde lui-même écopa, en raison de son homosexualité, de deux années de travaux forcés.

Il n’est pas inintéressant de mettre en perspective la bagarre actuelle en France autour de la loi sur le mariage gay avec le débat sur la question de la liberté de conscience remise sur la place publique au Maroc par l’actualité de ces dernières semaines. Au moment où le département d’Etat américain introduit une résolution à l’ONU pour élargir les prérogatives de la Minurso aux droits de l’homme, voilà que le quotidien arabophone Akhbar Al Yaoum publie un avis du Conseil des oulémas affirmant que l’islam condamne les apostats à la peine de mort. N’eût été le contexte, hormis les défenseurs des droits de l’homme, il y a fort à penser que personne n’aurait vraiment bougé. Mais là, alors même que la problématique des droits de l’homme au Maroc était posée par les Américains sur une question aussi sensible que celle du Sahara, c’était du plus mauvais effet. Une vraie bombe à désamorcer de toute urgence. Parmi les diverses réactions de condamnation de cette fatwa, on retiendra celle, pour le moins iconoclaste, du député PJD, Abdessamad El Idrissi. Ce dernier a en effet affirmé la chose suivante : «Il est possible pour tout un chacun de changer sa foi à tout moment où il le souhaiterait, sans contrainte ni pression. La liberté est conférée à tous et l’islam ne peut être imposé ainsi car sinon les gens ne resteront musulmans que par peur de se voir accuser d’apostasie». Un tel propos dans la bouche d’un Péjidiste fait tomber à la renverse surtout lorsqu’on se rappelle de la menace agitée en 2011 par Abdelilah Benkirane de boycotter le référendum Constitutionnel si le texte de la nouvelle constitution reconnaissait la liberté de conscience. Du coup, l’article s’y rapportant, et qui se trouvait dans le projet initial, avait disparu du texte final.

Bien qu’elle émane d’opposants au pouvoir, une autre prise de position mérite qu’on s’y arrête. Celle de Omar Lherchane, membre de la direction politique de Al Adl Wa El Ihssan Contacté sur le sujet par le site Lakome, il a affirmé également la chose suivante : «Très clairement et sans hésitation, Al Adl Wa El Ihssane est pour la liberté de conscience. Notre position est basée sur la charia et nous considérons la liberté de conscience comme l’un de ses éléments centraux». Enfin, plus décisif encore, le vendredi 19 avril, soit dans la foulée de la publication de l’article d’Akhbar Al Yaoum, le prêche tenu à la mosquée Ohoud de Safi en présence du Souverain a été presque entièrement consacré à la liberté de conscience en Islam. Se référant à des versets du Coran tels «Nulle contrainte en religion» ou «Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur la Terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens jusqu’à ce qu’ils deviennent croyants», l’imam a été jusqu’à souligner que la liberté de conscience «est la base de toutes les libertés dans la religion musulmane». Sous la pression de l’extérieur, le Maroc se trouve dans l’obligation d’avancer sur une question aussi fondamentale que celle de la liberté de conscience. Au grand dam des conservateurs. Qu’on le veuille ou non, on ne peut, indéfiniment, échapper à son temps.