« On arrête tout, on réfléchit !

Et maintenant, que faire de tout ce temps démocratique ? Certains ont fait ce qu’ils ne savaient pas faire jusqu’à  ce jour : des élections libres et transparentes. D’autres ont occis ou chasser leurs tyrans. Seuls ceux qui ont les moyens n’ont rien fait, parce que personne ne le leur a demandé.

Les philosophes ne sont pas toujours d’accord entre eux et c’est tant mieux, sinon où serait leur mérite s’ils répétaient tous le même argumentaire ? En fait, ils sont parfois d’accord, mais seul l’argumentaire change. Ils disent la même chose mais chacun a une manière de présenter son point de vue, sa démarche. Ils appellent ça un système de pensée. C’est un peu aussi le cas des hommes politiques. On croit entendre une opposition et c’est le même discours que ceux d’en face, mais présenté en biais, biseauté, un peu comme la tige d’une plante coupée de travers mais dont la dimension est la même. Désolé de comparer les philosophes aux hommes politiques pour les besoins de cette modeste démonstration. Surtout par ces temps critiques où les politiques n’ont pas bonne presse partout à travers le monde. On leur reproche tout et n’importe quoi : d’être incapables de  régler les problèmes des citoyens, d’être impuissants face au pouvoir des marchés, de la finance et à leur opacité et leur rapacité. Mais ce dernier grief vise surtout le personnel politique des pays occidentaux. Ailleurs et ici, le pouvoir des marchés est une image, voire une fiction pour une certaine presse, même si son existence n’est pas à prouver. Mais que voulez-vous ? Lorsqu’on a mauvaise presse, il faut entendre cette expression dans les deux sens.
On vous fait grâce, en ce mois sacré et d’humeur massacrée, d’une vaine et profane polémique sur les médias et leurs emportements et l’on revient, si vous le voulez bien, à la comparaison entre les philosophes et les politiciens. Bergson aimait à répéter à ses étudiants, dont Jankélévitch, qui, à son tour, aimait à le citer : «N’écoutez pas ce que je dis, regardez ce que je fais». On peut cogiter sur cette recommandation autant que l’on veut, son sens est clair comme l’eau de roche. On l’appliquerait aux politiques qu’elle n’en serait pas moins criante de clarté. Qu’on l’applique surtout à eux, surtout à eux, crient les défenseurs du peuple qui sont de plus en plus nombreux ces derniers temps. Tout cela, m’a dit quelqu’un, est la faute de la mauvaise interprétation de la démocratie. Mais quelle est déjà la bonne interprétation ? Celle de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui stipule, dans l’article 21, alinéa 3, : «La volonté du peuple est le fondement des pouvoirs publics». Les sociétés qui ont pratiqué la démocratie depuis des lustres sont les premières aujourd’hui à dénoncer son dévoiement. On parle de la crise de la démocratie, de ses dérives, de la faiblesse des institutions et des principes qui la fondent. Ajoutée à la crise économique, ou à cause d’elle, des penseurs n’hésitent pas à évoquer son enterrement.
D’autres, plus politiques, essaient de la rénover, de l’habiller d’autres qualificatifs (participative, citoyenne) afin de la dédouaner de toutes les dérives et les errements qui la condamnent aux yeux du bon peuple.

D’autres peuples, tout aussi bons et  sous d’autres cieux, la découvrent, ahuris, pour la première fois, à la faveur d’un printemps qui ne finit pas de faire bourgeonner un fruit exotique. Et maintenant, que faire de tout ce temps démocratique ? Certains ont fait ce qu’ils ne savaient pas faire jusqu’à ce jour : des élections libres et transparentes. D’autres ont occis ou chasser leurs tyrans. Seuls ceux qui ont les moyens n’ont rien fait, parce que personne ne le leur a demandé. Leurs peuples ont tout ce qu’il faut, ils sont nourris et logés. Alors pourquoi, diable, leur mettre des idées de liberté dans la tête ? Pourquoi les faire penser, les faire réfléchir à leur sort?  Est-ce que tout cela a été pensé, discuté, débattu ? Est-ce que l’idéal démocratique vers lequel tendent les hommes depuis la nuit des temps a été expliqué au peuple comme étant une chimère qui ne mérite pas un tel chambardement ? Non, la notion du «peuple introuvable» cher à Pierre Rosanvallon se vérifie autrement ici. Et comme dit Brel dans sa belle chanson : «Il faut vous dire, monsieur, que chez ces gens-là, on ne pense pas, monsieur, on ne pense pas. On prie». Des dirigeants ont fait croire à ces peuples en un au-delà florissant pour mieux protéger leur paradis sur terre. Et puis il y a ceux qui ont fait le choix de l’idéal démocratique et qui, pris à rebrousse poil si l’on ose dire, n’arrêtent pas de s’agiter et de bricoler une histoire qui peine à démarrer. Est-ce l’An 1 de la démocratie ou n’est-ce là qu’un soubresaut d’une Histoire arabe qui en a vu d’autres ?

Concluons par le sourire ce qu’on a entamé dans le sérieux. C’est un bédéiste de talent, Gébé, qui a écrit quelque part dans un épisode de son feuilleton publié jadis par Charlie Mensuel au début des années 70 : «On arrête tout, on réfléchit !». Puisse tous les politiques qui doutent, les managers qui hésitent, les éminences grises qui se tâtent les neurones et tous ceux qui bricolent les bougies  en croyant inventer l’électricité, faire leur cette recommandation frappée au coin de la sagesse.