Oeuvre ouverte et ignorance créative

On prend souvent l’exemple de Rimbaud qui a parlé de la mer comme personne, dans Le bateau ivre, sans jamais la connaître au moment où il créa ce beau poème ; de Shakespeare qui décrivait l’Italie dans ses pièces sans y avoir jamais mis les pieds ; et on cite même Kant qui n’aurait lu aucun philosophe hormis Rousseau et Hume ; Descartes qui ne savait pas faire une division, ni extraire une racine carrée.

Peut-on bien parler de ce qu’on  connaît mal ? La réponse ne va pas toujours de soi lorsqu’on sait que tel poète, ce dramaturge ou même cet autre philosophe ont écrit des chefs-d’œuvre ou laissé des textes fondateurs en parfaite ignorance du sujet qui y est traité ou des lieux qui y sont  décrits. On prend souvent l’exemple de Rimbaud qui a parlé de la mer comme personne, dans Le bateau ivre,  sans jamais la connaître au moment où il créa ce beau poème ; de Shakespeare qui décrivait l’Italie dans ses pièces sans y avoir jamais mis les pieds ; et on cite même Kant qui n’aurait lu aucun philosophe hormis Rousseau et Hume ; Descartes qui ne savait pas faire une division, ni extraire une racine carrée. Plus amusant encore, il paraît, selon les spécialistes de cet auteur, que Stendhal défendait âprement Shakespeare, dont il n’avait jamais lu aucune pièce, contre Racine qu’il connaissait pourtant par cœur. Juste pour le plaisir ? C’est alors le bon plaisir des grands esprits, poètes, dramaturges ou philosophes, qui ont fait de l’ignorance sinon une vertu, du moins un moteur pour créer encore et plus. C’est une des théories amusantes d’un érudit inconnu, nommé Maxime Cohen, conservateur des bibliothèques à Paris et cultivateur de son jardin dans un village de Haute-Normandie. Il est l’auteur d’un ouvrage réunissant une cinquantaine de textes jubilatoires qu’il publia en 2008, avec l’insistance de ses proches, comme autant d’essais sous le titre de Promenades sous la lune aux éditions Grasset. Plus que des promenades, ces textes sont aussi des conversations fraternelles, pleines d’une érudition aucunement rebutante, avec les livres et les auteurs favoris, souvent, sinon toujours, du passé.

En introduction à son recueil d’essais, tous présentés en exergue par une citation idoine et annonciatrice, l’auteur, que l’on sent hésitant ou intimidé par l’acte de publier, écrit : «Les raisons d’écrire un livre sont toujours moins nombreuses que celles qu’on aurait de s’en abstenir. Elles ne sont pas meilleures non plus ; elles peuvent même sembler pires si l’on considère la multitude de ceux qui ont passé leur vie sans se donner cette peine et où le moindre lecteur se range bien volontiers. L’amour des belles bibliothèques ne comporte pas l’obligation d’ajouter un livre de nous à ceux que la nôtre contient déjà». On peut relever ici l’expression de la lucidité du grand lecteur dont la masse de lecture freine ou inhibe toute ambition d’écriture. Et lorsqu’on sait que ce lecteur averti est aussi, de profession, un grand bibliothécaire qui a passé sa vie avec des ouvrages de toutes les sciences, on pourrait comprendre peut-être les raisons de sa circonspection. Les grands lecteurs ne font pas toujours des auteurs prolixes, notamment dans l’écriture romanesque, ne serait-ce que pour des raisons de disponibilité et de temps consacré à l’une ou l’autre activité. Il y a bien sûr d’heureuses et prestigieuses exceptions comme le cas d’un Georges Steiner ou d’un Umberto Ecco. Mais si le premier est un essayiste au long cours, le second s’est essayé aux deux genres avec toujours la même verve ludique et érudite.

Et surtout un grand succès auprès des lecteurs, puisque ses romans, depuis les deux premiers et célèbres Le nom de la rose et Le pendule de Foucault, se vendent par millions d’exemplaires et sont traduits dans des dizaines de langues.
Dans son dernier ouvrage, Confessions d’un jeune romancier (Ed. Grasset), paraissant en français et traduit de l’anglais (ce qui est une nouveauté ou une de ces fantaisies dont il est coutumier), Umberto Ecco a rassemblé les textes de conférences et cours universitaires sur son écriture, sur la fiction et la traduction littéraire en partant de sa propre expérience. C’est à une sorte d’atelier d’écriture ouvert que nous sommes invités et la visite guidée menée par Ecco ne manque ni d’humour ni d’érudition comme c’est souvent le cas avec l’auteur du Nom de la rose. Le titre, volontairement ironique, est trompeur car si Ecco se confesse en effet, et s’il se considère comme un jeune romancier octogénaire (il est venu tardivement à la fiction et n’a écrit que cinq romans jusqu’ici), ce livre n’est pas un guide pratique pour devenir romancier. Sa lecture nécessite une certaine connaissance des ouvrages, romanesques et parfois aussi universitaires, de l’auteur sémioticien ardu de L’œuvre ouverte. Cependant, Ecco sait donner à lire en mêlant humour et savoir et maîtrise l’art de capter, dès le début, l’attention et harponner le lecteur curieux en bon romancier et conteur qu’il est. D’emblée, et à la question : «Qu’est-ce que l’écriture créative ?», Umberto Ecco confesse : «En atteignant la cinquantaine, à la différence de beaucoup d’universitaires, je ne me suis pas senti frustré que mon écriture ne fût pas de nature “créative”. Je n’ai jamais compris pourquoi Homère est tenu pour un écrivain créatif, alors que Platon ne l’est pas. Pourquoi estime-t-on qu’un mauvais poète est un écrivain créatif, alors qu’un bon essayiste scientifique ne l’est pas ?».