Ode au chocolat

En ce temps-là, pour manger du chocolat il fallait ou tomber malade ou se faire circoncire. Autant dire que cela arrivait une fois tous les deux ans. C’est la preuve que nos parents attribuaient à cette confiserie des vertus médicinales. Nos parents avaient donc des affinités électives avec Goethe. On ne reconnaît jamais suffisamment tôt le génie des siens.

Café, vanille et chocolat. Cette trilogie gustative a inspiré plus d’un écrivain et artiste depuis des siècles. Jusqu’à Goethe qui se découvrit un jour un talent de prescripteur médical en affirmant que «quiconque a bu une tasse de chocolat résiste à une journée de voyage». En voilà une bonne pub pour le chocolat mais aussi, dans la foulée si l’on ose écrire, pour l’ONCF et la CTM ! Mais encore faut-il avoir quelques affinités électives. Restons donc dans le chocolat et la proximité journalistique pour rappeler qu’en ce qui concerne le Maroc, une seule marque a dominé la mémoire gustative collective d’au moins deux générations de personnes classées, comme disent les publicitaires, dans la «catégorie socioprofessionnelle» (CSP) la moins riche. C’est vrai que les autres se tapaient du chocolat suisse ou belge d’importation et n’avaient que mépris pour la gazelle qui gambadait sur l’emballage de nos tablettes du terroir. Mais, depuis, la gazelle a su se positionner, non sans succès, dans le marché de la confiserie en interne comme à l’export. Bon, on ne va pas vous faire un dessin, tout le monde a reconnu la marque que l’on ne citera pas. Encore qu’un quotidien casablancais n’ait pas hésité à la citer pour nous informer qu’elle vient de lancer sur le marché des bonbons sans sucre, sachant qu’elle avait déjà mis sur le marché des chocolats diététiques. Cette stratégie, précise le journal, vise à «démocratiser ce produit en le rendant plus accessible à toutes les bourses».
Après cet intermède quasi publicitaire, passons à un petit commentaire sur le besoin ou le droit -et désormais la possibilité- des gens de peu de consommer comme les nantis. C’est sans doute ce qu’on entend par la «démocratisation des produits de consommation», non ? Cette nouvelle idéologie socio-commerciale part du principe que dès lors que le sucre n’est pas bon pour la santé des riches, il ne l’est pas non plus pour celle des pauvres. Et sachant que les pauvres sont plus nombreux que les riches (pour des raisons financières, comme dirait l’autre rigolo), les plus riches des pauvres seront toujours plus nombreux que les plus pauvres des rupins. C’est mathématique et l’un dans l’autre, il y a de la thune à gagner. On assiste d’ailleurs au même calcul pour d’autres produits de consommation, tels que le beurre allégé, les yaourts sans matière grasse et autres bonbons sans sucre. Toujours dans le rayon de l’alimentation mais dans un segment, disons, plus culturel, on a depuis un certain temps la bibine sans alcool, la cochonnaille sans cochon (la fameuse charcuterie halal ) en attendant le pinard sans raisin et le Black &White sans les deux petits chiens. Avouez que les nouveaux penseurs de notre société de consommation n’ont pas leurs pareils pour se mettre à niveau sans faire de vagues et pour lutter contre la matière grasse sans abuser de la matière grise.
Revenons au chocolat de notre enfance et de cette gazelle qui a fait couler tant de salive des gosses des rues boueuses et tortueuses de l’enfance impécunieuse. En ce temps-là, pour manger du chocolat il fallait ou tomber malade ou se faire circoncire. Autant dire que cela arrivait une fois tous les deux ans- et encore- dans le premier cas, mais une seule fois pour toutes dans le second. C’est la preuve que nos parents attribuaient à cette confiserie des vertus médicinales ; ce qui n’est pas loin de ce que disait un grand auteur comme Goethe cité au début de cette chronique. Nos parents avaient donc des affinités électives avec cet écrivain et partageaient avec lui les mêmes sensations gustatives ! On ne reconnaît jamais suffisamment tôt le génie des siens. Ce n’est que plus tard, au détour d’une lecture des carnets d’un écrivain, que l’on croise cette phrase de Camus citant peut-être Nietzsche : « Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort». Et voilà que l’on se rappelle ce proverbe populaire avancé chaque fois qu’un gars ingurgitait un aliment impropre à la consommation : «Alli ma qatlat t’sammane» (Tout ce qui ne tue pas engraisse.)
En conclusion, on peut dire que le chocolat, consommé avec modération, est un sujet de conversation qui peut déboucher sur n’importe quel thème littéraire ou de société. Au même titre que les biscuits lesquels, d’ailleurs, se marient bien avec le beurre de cacao. De plus, dans un monde divisé et menacé par les conflits, c’est une des rares confiseries fédératrices car, statistiquement, comme dirait un auteur de BD américain, Tullius, «neuf personnes sur dix aiment le chocolat ; la dixième ment»