Obamania

Beaucoup de choses changeraient et beaucoup plus rapidement qu’on ne pourrait l’imaginer si ceux qui disposent du pouvoir se rappelaient dans son exercice à  leur humilité de mortel.

C’était à Prague, le mois dernier. Lors de son voyage pour la réunion du G20, le président américain Barack Obama avait réservé aux Tchèques son premier discours public en Europe. Là, face à une foule enthousiaste, il fit part du nouveau rêve qui l’habitait : œuvrer pour un monde dénucléarisé. Il commença par rappeler que personne, jamais, n’aurait pu concevoir qu’un jour un homme comme lui serait président des USA. Pourtant cet incroyable rêve s’est réalisé. Au moment de sa naissance, ajouta-t-il, le monde était divisé en deux blocs. Là aussi, bien peu de gens pouvaient imaginer un occupant de la Maison Blanche foulant la terre d’un pays de l’Est et s’adressant directement à son peuple. Si ces impossibilités d’hier ont pu prendre forme aujourd’hui, c’est parce que, expliqua Barack Obama, «il y eut suffisamment de gens pour ignorer les voix qui leur disaient que le monde ne pouvait pas changer». Le président américain partit ensuite sur la manière de donner corps à cette nouvelle utopie. «Je ne suis pas naïf, souligna-t-il, ce but ne peut pas être atteint rapidement, peut-être pas au courant de ma vie. Mais maintenant, nous aussi, nous devons ignorer les voix qui nous disent que le monde ne peut pas changer…».
Tenus par un autre, de tels propos seraient accueillis par un haussement d’épaules. Dénucléariser le monde quand l’atome retrouve des grâces nouvelles et que les candidats à la possession de la bombe atomique se bousculent au portillon, qui peut croire en une fable pareille ? Mais cet homme-là a réussi la prouesse fantastique de réhabiliter  l’espoir en politique. Il est lui-même un rêve incarné. Alors quand il parle, on l’écoute. On l’écoute et on veut croire en sa sincérité. Il promet de changer les règles du jeu et d’œuvrer pour un monde plus juste. En ces temps de cynisme déclaré, le besoin d’utopistes au pouvoir est grand. Quand, de surcroît, il s’agit du président des USA, pourquoi bouder le plaisir de s’autoriser à rêver ?
Barack Obama a bouclé ses 100 jours à la Maison Blanche. Cent jours d’une densité extrême sous le sceau de la rupture avec la précédente présidence. Et une cote de popularité caracolant au-dessus des 60% en dépit de la crise et de ses désastres. Héritier de deux guerres et d’une crise, Barack Obama s’est attaqué avec une rapidité époustouflante aux dossiers les plus brûlants.  L’être Obama séduit tous azimuts bien que sa politique ne fasse pas que des adeptes, même chez ses supporters. Ainsi son plan de sauvetage des banques (1 800 milliards de dollars) est-il jugé beaucoup trop lourd par ceux qui auraient voulu voir privilégiée, sur l’urgence financière,  la refonte structurelle de l’économie américaine. Tout comme son refus d’engager des poursuites contre ceux qui ont autorisé l’usage de la torture (cf. supra) a-t-il déçu les militants des droits de l’homme. Si Barack Obama veut impulser une dynamique de changement à l’échelle de son pays et du monde, il n’entend pas «casser la baraque». Le président élu n’en a pas moins tenu l’essentiel des promesses du candidat Obama. Il a fermé Guantanamo, accéléré le retrait des troupes américaines d’Irak, fait de la santé, de l’éducation et des énergies renouvelables des priorités fondamentales … Outre Guantanamo, il a divulgué – même s’il n’a pas été plus loin – les techniques d’interrogation des terroristes présumés, soulevant un tollé du côté de ses adversaires républicains qui l’ont accusé d’affaiblir la sécurité des USA et de favoriser la survenue d’un nouveau 11 Septembre. Mais c’est sans conteste en matière de politique internationale que la rupture avec l’ère Bush est plus radicale. De Damas à Caracas en passant par l’Iran, le nouveau président des USA initie la politique de la main tendue. A contrario de l’unilatéralisme et de l’arrogance de son prédécesseur, il privilégie l’échange et la concertation. Aux musulmans stigmatisés depuis le 11 Septembre comme les nouveaux barbares, il affirme que les USA ne sont  pas les ennemis de l’Islam et des Arabes. Sa démarche enterre le concept de «choc des civilisations» pour réhabiliter celui de «dialogue des cultures». Certes, le traitement réservé dans les faits à la question palestinienne sera ce qui assoira ou non la crédibilité du nouveau président américain auprès du monde arabe. Mais tout dans l’approche actuelle de celui-ci œuvre pour une décrispation des relations Nord – Sud.
«C’est un homme d’une rare gentillesse, franc et charismatique. Je ne suis pas surpris par le phénomène mondial qu’est l’obamania». Ainsi parle d’Obama Vaclav Havel, l’ancien président  tchèque, homme de lettres et meneur de la «révolution de velours». Il est rare d’évoquer, parlant d’un homme politique, sa «gentillesse». Or, dans le cas de figure – et Havel a raison de le souligner -, ce qui se dégage du président américain en terme de qualités humaines participe à l’aura et à la sympathie dont il jouit de par le monde. Tout comme le besoin d’utopie, le besoin de gouvernants capables d’empathie pour autrui, des hommes que le pouvoir ne rigidifie pas dans une sacralité distante et qui montrent et disent qu’ils sont comme vous et moi, ce besoin-là est impérieux. Beaucoup de choses changeraient et beaucoup plus rapidement qu’on ne pourrait l’imaginer si ceux qui disposent du pouvoir -politique, économique ou autre – se rappelaient dans son exercice à leur humilité de mortel. Se rappelaient que les hommes sur cette terre ne peuvent vivre en définitive que s’ils sont solidaires les uns des autres. Une société humaine, qu’est donc en définitive sinon une  toile infinie de liens sociaux ? Quand ces liens se rompent ou se distendent, tout va à la dérive. Or, à trop tirer sur la corde, ceci finit par se produire. On en a un avant-goût aujourd’hui.