Obama, un nouveau modèle américain ?

En ces temps de crise, Obama peut-il devenir cette denrée rare qui est un grand président ?
Il a deux mois pour s’y préparer et un mandat pour le prouver.

Le 4 novembre 2008, les Américains et les Américaines se sont réveillés dans un pays différent. Barak Hussein Obama est entré dans l’histoire en devenant le Premier président noir – certains diront métis – des Etats-Unis. Le rêve de Martin Luther King a été exaucé, marquant ainsi la véritable fin d’une «Guerre de sécession» déclenchée il y a plus d’un siècle et demi. Saisissante image que celle, diffusée sur toutes les chaînes de télévision du monde, fixant un Révérend Jakson ne retenant plus ses larmes.
L’émotion, le bonheur de ces vieux militants noirs des années 60, pour qui la victoire d’Obama consacre le triomphe de la génération des droits civiques. Un événement dont beaucoup avaient cru qu’ils ne le vivraient jamais. La reconnaissance d’une Amérique réelle, plus diverse et culturellement plus modérée que le laissait entendre le discours des néoconservateurs. Sans se focaliser sur l’aspect racial de cet événement, la victoire d’Obama, c’est aussi la volonté du peuple américain qui veut tourner une page. Il ne se reconnaissait plus dans l’arrogance de ses dirigeants. Surprenante Amérique aux images contrastées.
Chacun a sa perception des Etats-Unis et de leur puissance : bénéfiques pour les uns, dangereux pour les autres, libérateurs et modernisateurs, ou bien oppresseurs et menaçants, indifférents aux problèmes internationaux ou à l’inverse interventionnistes, attachés au droit ou parfaitement cyniques, parangons de la démocratie ou adeptes d’une domination universelle, promouvant l’égalité entre les sexes, les races, ou au contraire sournoisement intolérants et racistes, incarnation des droits humains ou attachés aux valeurs conservatrices de la peine de mort et de la lutte contre l’avortement. Le «modèle américain» ne cesse de balancer entre la configuration d’un «hard power», privilégiant les capacités militaires, la contrainte et l’agression économique, et l’attrait d’un «soft power», reposant sur des éléments plus diffus comme la culture, les valeurs et la recherche.
Sous Bush, le visage de la puissance américaine s’est durci : c’est le culte de l’intérêt national sans égard pour les aspirations d’autrui, le recours à la force armée sans souci de la loi internationale, la mise à l’écart des institutions et des règles du droit commun des nations, ce sont aussi les prisonniers sans statut de Guantanamo, des opérations de manipulation des opinions publiques sans égale et sans scrupule. Ce visage de l’Amérique a fait l’objet de contestations diverses, étatiques ou altermondialistes, parfois économiques, parfois philosophiques ou culturelles.
Obama réussira-t-il à réconcilier l’Amérique avec le reste du monde ? Les défis sont énormes. Le premier est celui de stimuler l’économie du pays en plein marasme : réduire les impôts qui pèsent sur les classes moyennes, financer des projets d’infrastructures susceptibles de créer de l’emploi, notamment dans le domaine de l’énergie ; étendre le programme public d’une assurance maladie pour les enfants des familles à faible revenu. En fait, un manque à gagner en ressources et des dépenses en plus. La quadrature du cercle. Elle alimente l’inquiétude du monde des affaires qui ne voit dans la politique économique d’Obama qu’une pression fiscale à la hausse, un retour de la régulation, le vote de lois contraignantes, la mise en place d’un système de crédit d’émission de gaz à effet de serre, un renforcement du pouvoir des syndicats.
Le second défi est celui du rôle de l’Amérique dans le monde. Sur ce plan, des questions sont en suspens : quid du statut exclusif et unilatéral des Etats-Unis sur le terrain de la puissance ? Rechercheront-elles un «new deal» avec l’Europe, de nouveaux arrangements institutionnels ouvrant la voie à une réforme du système des Nations Unies en particulier? Sans égal sur le plan militaire, les Etats-Unis souhaiteraient-ils, à la faveur de l’évolution des conflits et des tensions en Afghanistan, en Irak, en Iran et au Moyen-Orient, reconstruire la paix en s’appuyant sur des coalitions d’Etats et d’organisations multilatérales ? Sur ces deux grands défis, Obama dispose-t-il d’une vision claire quant à sa méthode de gouvernement ? S’il est trop prudent et prêt à des compromis avec les républicains, il risque de perdre l’énergie et l’idéalisme qui ont poussé des milliers de personnes à voter pour lui. Révisera-t-il ses priorités à la baisse, seront-elles reportées à des temps plus cléments ou procédera-t-il par petites touches ? Déjà des voix s’élèvent rappelant ce qui est arrivé à Bill Clinton : la poursuite d’une politique trop à gauche aux yeux de l’électorat a mené à la victoire des républicains lors des élections de mi-mandat en 1994. En ces temps de crise, Obama peut-il devenir cette denrée rare qui est un grand président ? Il a deux mois pour s’y préparer et un mandat pour le prouver. Good luck, mister Président !