Ô ma rue, d’où vient ton nom ?

A quelle nomenclature obéissent les noms de rues, ou odonyme ? L’octroi, ou non, de certains noms dit, à la fois la ville, la vie des gens qui y vivent et le degré d’imagination et de compétence de ceux qui président à leurs destinées. Au cours des cinquante dernières années, on a baptisé et débaptisé à tour de bras et selon le bon vouloir de certains conseils de la ville. Parfois, on a même gardé les anciennes plaques, datant du Protectorat, accolées à celles qui leur ont succédées.

Il y a dans la chanson de Maxime le Forestier, «Comme un arbre dans la ville», toute la poésie nostalgique d’une rue. Celle que l’on a eue en héritage lorsqu’on a quitté le quartier où l’on a vu le jour, ou la ville natale qui nous a vus gambader dans ses ruelles boueuses et étroites. «Comme un arbre dans la ville/ Je suis né dans le béton//Coincé entre deux maisons/San abri sans domicile». Le refrain de cette chanson m’est venu à l’esprit lors d’une promenade, sans but précis, dans un quartier de Rabat. Un quartier populaire où les fenêtres se touchent tant les ruelles qui les séparent sont étroites. Ces dernières ne portent pas de noms mais des numéros, chaque pâté de maisons est appelé Bloc, et chaque bloc porte également un numéro. Tous ces domiciles numériques sans noms et sans autre élément identificateur existent un peu partout dans certains quartiers et constituent des espaces urbains à part entière qui, à leur tour, territorialisent des espaces de vie presque à part. On s’y promène comme si l’on entrait dans l’intimité d’un même foyer, tant les gens qui y vivent sont agglutinés dans une promiscuité toute familiale. Ni commerce, ni bain maure, ni aucune autre activité en dehors de la vie ordinaire des riverains. Pas un mot ou une enseigne, ni une quelconque écriture sur les murs, à part quelques graffitis plus ou moins déchiffrables. Pas un arbre non plus, pas le moindre espace vert, sinon, pour faire illusion, quelques plantes en pot, parfois dans un bidon d’huile, que certains habitants ont déposés devant leur porte.

On est loin ici des vieilles maisons dans certaines médinas où, certes, les rues n’ont pas de noms écrits parce qu’elles ont été déjà nommées depuis des lustres. Nulle plaque à l’entrée. Les rues portent des noms établis qui constituent une lexicographie orale transmise par une mémoire collective depuis des générations. Ces rues et venelles d’une enfance insouciante n’ont pas besoin d’écrit pour être identifiées ou évoquées. Une mythologie collective les a fondées. Quand, dans ce vieux quartier mérinide de Fès, on habite la rue Lalla Ghriba (La dame étrangère) on est aussi habité par le fantôme d’une femme venue de nulle part pour s’installer, selon les dires des anciens, dans une petite maison sise entre le four et le bain maure. On accède au quartier de Fès J’did, érigé en 1276 à l’ouest de Fès El Bali, par Bab Sammarine lorsqu’on arrive du Mellah ou, à travers Bab Boujat si l’on arrive du côté du Palais et de Bab Segma, sinon d’autres issues sont ouvertes par d’autres Bab. Autant de grandes portes au volume imposant et à l’architecture majestueuse qui jalonnent et instruisent sur la toponymie exacte d’un lieu de vie et d’une ville à vivre dont l’histoire remonte au 13e siècle. Nul besoin de plaque ni de nom imposé par un conclave d’édiles, on s’y sentait chez soi, en pleine possession de notre identité toponymique. Un peu comme ce que disait JMG Le Clézio dans un de ses romans : «Dans la rue, tout me semble écrit. La rue est une architecture d’écriture».

Ailleurs que dans ce monde d’hier, à quelle nomenclature obéissent les noms de rues, ou odonyme ? L’octroi, ou non, de certains noms (comme dans le cas de ces rues et blocs numériques) dit, à la fois la ville, la vie des gens qui y vivent et le degré d’imagination et de compétence de ceux qui président à leurs destinées. Au cours des cinquante dernières années, on a baptisé et débaptisé à tour de bras et selon le bon vouloir de certains conseils de la ville. Parfois, on a même gardé les anciennes plaques, datant du Protectorat, accolées à celles qui leur ont succédées. Le résultat est une étrange et énigmatique superposition de plaques géologiques qui pourrait dater, sans carbone 14, l’histoire obscure de cette valse de noms de rues depuis l’âge de la pierre… posée. Sans parler d’une fièvre arabiste qui avait poussé le délire de certains édiles à arabiser le français par une trouvaille linguistique: «Zankat» pour «Rue et «Charii» pour «Boulevard». Voilà pourquoi l’enfant né dans le béton, coincé entre deux maisons, improvise et chante cette ballade du mal logé: «Ô ma rue! toi que voilà sans cesse changeant de nom/ Dis-moi, ô ma rue ! dis-moi, as-tu au moins un prénom ?».