Nucléaire, le débat à  ouvrir

Le discours sur le nucléaire dans notre pays se libère parallèlement au retour
en grà¢ce de l’atome dans
les pays européens.

Longtemps, elle a revêtu des allures de tabou. Mais depuis quelque temps, le tabou s’écorne au point qu’elle est envisagée désormais à l’horizon 2020-2025. Cette question-là, c’est celle de l’énergie nucléaire. Lors des premières Assises nationales de l’énergie, tenues en mars dernier à Rabat, la ministre de tutelle, Amina Benkhadra, a indiqué que cette option était en cours d’étude. Deux ans auparavant, son prédécesseur à la tête du ministère, Mohamed Boutaleb, reconnaissait lors d’une rencontre publique que le Maroc pouvait recourir à cette technologie pour répondre au besoin croissant de sa demande en matière d’énergie. Une première.
Le discours officiel est longtemps resté très évasif, parfois même contradictoire, sur le sujet. Les raisons de cette extrême prudence se comprennent. Au-delà de l’économique, ce sont des considérations d’ordre géopolitique qui entrent en jeu dès lors qu’on aborde cette question. En 2007, quand la presse se fit l’écho d’un projet d’installation de centrale nucléaire au Maroc, les voisins immédiats s’en émurent sur le champ. Des partis politiques canariens montèrent au créneau pour dire leur opposition à tout projet nucléaire dans la région. Quant à l’Algérie, tout grand producteur de pétrole qu’elle soit, elle fit inscrire à son tour l’option nucléaire à son ordre du jour.
Le Maroc importe 97% de ses besoins en énergie. Au cours des dernières années, la demande en électricité a crû de 8%. Devant l’alourdissement continu de la facture, payable en devises, l’idée du nucléaire a naturellement fait son chemin dans l’esprit des responsables. Il  demeure que la capacité de nuisance de cette énergie reste sans commune mesure avec tous les avantages supposés de son utilisation. On ne saurait ainsi oublier qu’elle est ce qui peut mettre fin à l’existence même de l’homme sur la terre. Sans aller jusqu’à la catastrophe finale, les risques de l’atome sont de nature à porter préjudice à la santé – à la vie même – de populations tout entières. L’exemple de Tchernobyl démontre à qui voudrait le nier combien la menace inhérente à l’installation d’une centrale nucléaire n’est pas une vue de l’esprit. L’explosion d’un des réacteurs de la centrale soviétique, le 26 avril 1986, a libéré un nuage hautement radioactif qui a irradié des millions de personnes. Le développement de pathologies lourdes (cancers…) a conduit sur le court et moyen terme au décès d’un nombre conséquent d’entre elles. Mais plus de vingt ans se sont écoulés depuis cette catastrophe. L’émotion, intense au moment des faits, s’est émoussée avec le temps et, aujourd’hui, le nucléaire réoccupe le devant de la scène internationale.
Est-ce l’effet du hasard ? Le discours sur le nucléaire dans notre pays se libère parallèlement au retour en grâce de l’atome dans les pays européens. Entre 1987 et 2007, celui-ci a connu une période de glaciation absolue. Après Tchernobyl, en dehors de la France où 80% de l’électricité consommée est d’origine nucléaire et où il n’a jamais été question de moratoire, les autres pays européens donnèrent un coup d’arrêt significatif à leur programme et mirent en place un planning progressif de démantèlement de leurs infrastructures. Or, depuis deux ans, la tendance s’inverse. La Suède, hier à l’avant-garde(*), change radicalement de position et entreprend un plan de rénovation de son parc. Au Royaume-Uni, après que le feu vert a été donné pour la construction de nouvelles centrales, onze sites de construction ont été présélectionnés ce 15 avril dernier. En Allemagne, avec l’Autriche, l’un des deux pays européens où le nucléaire a été frappé institutionnellement d’interdit (à l’horizon 2020, les 17 réacteurs allemands encore en activité devaient être fermés), la question se présente déjà comme l’un des thèmes des législatives de la rentrée prochaine. Alors pourquoi un tel revirement ?
Deux arguments font repencher la balance en faveur de l’atome ; le réchauffement climatique et la sécurité en matière d’approvisionnement en énergie. Les pro-nucléaires européens avancent que sans recours à l’énergie nucléaire, il serait impossible de réduire de 20%, comme le veut Bruxelles, les émissions de gaz à effet de serre provoquées par les énergies fossiles. D’autre part, comme pour le Maroc, la facture pétrolière pèse lourd sur les économies des pays développés, grands consommateurs d’énergie. Mais si les pro-nucléaires ont actuellement le vent en poupe, c’est aussi surtout parce que les réticences de l’opinion publique européenne, longtemps traumatisée par la catastrophe de Tchernobyl, s’atténuent. Les effets du réchauffement climatique, vécus désormais au niveau du quotidien des populations, créent une inquiétude qui prend le pas sur celle éprouvée jusque-là à l’égard de l’atome.
Pour ce qui nous concerne, nous autres Marocains, l’horizon 2020-2025, cela peut paraître encore bien loin. A l’échelle d’une nation, c’est cependant déjà demain. Or, un choix tel que celui de l’atome ne peut et ne saurait se faire sans consultation des citoyens. Un débat national doit être ouvert sur le sujet. Si, actuellement, à l’échelle internationale, le discours pro-nucléaire surfe sur la question du réchauffement climatique, les risques induits par le recours au nucléaire restent entiers. Et ces risques-là touchent à notre vie, à notre santé et à notre legs aux générations futures.